Alphonse de Lamartine - Geneviève, histoire d'une servante
Bouquet d'impressions d'autres lecteurs sur Geneviève, histoire d'une servante
Faute de temps et de force mentale, cette fois-ci, au lieu de m'atteler moi-même à l'analyse de ma dernière prouesse en tant que lecteur, je cède le plancher aux autres lecteurs assidûs et penseurs passionnés.
Là-aussi, le manque de temps me forcera à être très économe. Quand on est exploité et fourbu jour après jour, on finit par perdre ses mots et, peu après, ses pensées. On est vidé de pensées et immolé sur l'autel de la haine patriotarde doublée de la rapacité sans bornes et de la cruauté inhérentes au régime politique qui nous environne.
Deux mots de moi-même, tout de même : Roman fleur bleue, quelque peu peu schématique et à l'eau de rose, surtout vers la fin. Pas très habile et peu inspiré dans l'ensemble, ce livre offre néanmoins quelques passages émouvants et pénétrants, notamment pour ce qui est du discours de Geneviève. Je peux facilement entendre la voix de la vraie personne qu'aurait imaginé l'auteur en écrivant. Je peux imaginer ma propre tante conter son chemin de croix sur le même ton. Je peux flairer les blessures et le souffle fourbu de cette femme stoïque et exemplaire qui rejoint plus ou moins l'archétype de la sainte, de la martyre. Rien que pour cela, pour sa grande empathie, le livre commande sa reconnaissance.
Il n'est guère difficile d'entrevoir l'influence de La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau sur la pensée de Lamartine et sur la conception du personnage ainsi que sur les idées exposées dans le prologue. Comme Alice de Charentenay le fait observer à si juste titre, Geneviève présente quelque lien de parenté avec Sartre et ses opinions sur l'engagement de l'écrivain, même si celui-ci préfère parler de "technicien du savoir". N'empêche que ses idées demeurent éminemment élitistes, et c'est ce qui me désenchante toujours un peu quand je pense aux écrits littéraires de l'auteur de L'Être et le néant.
J'ai lu le roman dans une édition très ancienne, imprimée en Écosse, pourtant presque intacte, probablement jamais empruntée, que j'ai acheté pour trois fois rien lors d'un solde de livres usagés à la bibliothèque de Westmount, l'année dernière.
Donnons maintenat la parole aux autres :
Livre écrit en 1851, Geneviève, fait partie de ces oeuvres qualifiées de "travaux forcés littéraires" de Lamartine.
Le contexte d'alors, le coup d'Etat de Louis Napoléon Bonaparte, met un terme à sa carrière politique, il est criblé de dettes et doit faire face.
Le roman Geneviève est écrit en trois parties, (Préface, Geneviève, Epilogue)
Dans la préface où l'auteur expose à la façon d'un chercheur, les raisons qui l'ont poussé à écrire ce récit, son interlocuteur est Reine Garde, une couturière qui admire sa poésie et lui demande de mettre son talent au service du peuple;
La partie centrale "Geneviève" est un dialogue entre l'auteur et ce personnage qui ne serait autre, dans l'esprit de Lamartine, que la servante de l'abbé Jocelyn, servante qui assumera son destin de dévouement et d'abnégation.
L'épilogue concerne un autre personnage, Luce, une figure emblématique de la maternité qui croise le chemin de Geneviève.
Sens critique
Ecrit en 1851, Geneviève s'inscrit dans la lignée de plusieurs "romans" de l'époque, décrivant de façon idéalisée la vie quotidienne de gens du peuple ou de petites gens.
le style est volontairement sentimental et laisse une grande part à l'émotion.
L'objectif est de démontrer que le bon sens, le goût du beau, la grandeur d'âme, peuvent se trouver dans des personnages que l'on croise tous les jours sans y prêter attention.
SZRAMOWO sur www.babelio.com
Intérêt littéraire de Geneviève :
Certains abordent la littérature comme directement subordonnée à un combat éthique : c’est le cas par exemple pour Lamartine, défait à l’élection présidentielle deux ans avant de publier Geneviève.
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Il fait paraître en 1850 un roman en prose, Geneviève, histoire d’une servante, qui non seulement est le premier roman français à choisir pour héroïne éponyme une domestique, mais qui se revendique de cette conception à la fois missionnaire envers le peuple et mandataire de sa volonté politique.
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Le roman d’arrière-garde de Lamartine, Geneviève, Histoire d’une servante, présente ainsi en 1850 la première servante en position de protagoniste principale au sein d’un roman ouvertement soumis à une revendication politique et morale issue du catholicisme social. Il constitue un intertexte fréquemment convoqué par ses successeurs, qui dialoguent à travers le personnage de la servante avec l’homme d’État, le poète et le romancier qu’est Lamartine. Cette œuvre peu estimée, du fait de la subsomption du projet littéraire à l’impératif discursif, traduit également une confiance singulière dans la capacité de la fiction à propager un discours représentatif d’un courant d’opinion.
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Le rôle de l'écrivain selon Lamartine:
C’est singulièrement la parution en 1850 de Geneviève, histoire d’une servante, qui lui donne l’occasion d’un manifeste. Il y définit son rôle d’écrivain, se présentant non comme dictator déchu mais comme homme de lettres ; il y précise en outre la mission qu’il attribue à l’écrit : celle de s’adresser aux masses en les représentant. Cette mission, Lamartine l’expose de deux manières et en deux lieux dans Geneviève. D’abord dans la préface, qui prend la forme du récit autobiographique d’une rencontre avec une jeune ouvrière méridionale ; puis dans les premiers chapitres du roman même, où l’auteur se met à nouveau en scène à la rencontre de son personnage éponyme.
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L'élitisme culturel de Lamartine :
L’ordre aristocratique se trouve ici transposé au domaine de la lecture : la hiérarchie sociale recoupe une hiérarchie de compétence des lecteurs, lieu commun de l’élitisme culturel qui ne surprend guère venant de Lamartine et à cette époque, mais qui lui permet, placé dans la bouche de son personnage de servante, de justifier son rôle de missionnaire.
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Le poète est touché par la recherche poétique, sans pour autant reconnaître le texte comme commensurable à sa propre production
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"Profession de foi antidémocratique" :
Il est remarquable d’entendre ici de manière explicite que « cela ne nous regarde guère » : la profession de foi antidémocratique est des plus limpides, et confirme l’originalité du positionnement politique de Lamartine, dont l’appartenance au parti républicain n’a jamais signifié les convictions égalitaristes. Suivant l’homologie du modèle de la lecture et du modèle politique, le peuple, c’est-à-dire la majorité de la population, ne peut être concerné par les élites mises en scène dans la plus grande partie des romans. Cette conception a une conséquence immédiate : de même que le peuple n’est pas appelé à gouverner mais à être gouverné, de même il ne saurait occuper la place d’auteur, et ne peut qu’être le public d’un auteur.
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C’est donc à un génie littéraire, appartenant nécessairement à la classe dominante mais prêt à servir le peuple, que revient naturellement d’écrire cette littérature populaire qui fait défaut et qui édifiera les classes travailleuses nouvellement alphabétisées.
Sur les analogies qui rapprochent Lamartine de Sartre :
Si ce dialogue semble aujourd’hui peu vraisemblable du fait d’un certain aveuglement sociologique et d’une redondance dans l’insistance avec laquelle Lamartine définit sa mission, il est remarquable que l’auteur définisse son travail d’écriture en des termes que Sartre, en 1947, ne reniera pas, à savoir que c’est en fonction de ceux pour qui l’auteur écrit, et dans une certaine situation, qu’il définit ce qu’il écrit.
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Dimensions commerciales de l'ambition littéraire de Lamartine :
Sans le nommer, Lamartine pense sans doute aussi au succès retentissant des romans d’Eugène Sue, qui valent à leur auteur une gloire populaire considérable et un siège de député.
En d’autres termes, considérant la position de Lamartine dans l’échiquier politique de l’époque, et la stratégie qui le conduit à s’appuyer sur le peuple, le discours tenu par la préface de Geneviève pourrait être compris comme une forme de populisme littéraire, qui s’appuie sur le soutien des masses sans en procéder. L’écriture se montre spécialement subordonnée à des impératifs hétéronomes, dont le plus urgent est de regagner le soutien populaire qui a fait défaut en décembre 1848.
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Cette hétéronomie de l’écriture romanesque explique peut-être, en partie et malgré elle, la fortune du personnage de domestique dans le roman du XIXe siècle. En effet, Lamartine crée à travers le personnage de Geneviève un type proche de Pamela, ou la Vertu récompensée, de Richardson, roman paru en 1740 et dont le succès a parcouru toute l’Europe. Comme Pamela, Geneviève devient domestique, ce que souligne le titre. Et comme Pamela, Geneviève subit l’assaut des séducteurs et la calomnie des envieux avec une imperturbable humilité. Elle sert de prétexte ou de support à une vision du roman, celle de l’édification des masses populaires, et à un ethos de romancier, celui du missionnaire aristocratique et social qu’est Lamartine. Cette mission et cet ethos deviendront des contre-modèles pour les générations suivantes : les romanciers modernes du second XIXe siècle s’affirment contre cette mission d’édification et d’idéalisation, contre le paternalisme aristocratique de Lamartine et du romantisme avec lui, et contre le modèle du roman sentimental richardsonien
Alice de Charentenay. Péril en la demeure : la servante dans le roman français de 1850 à 1900. Littératures. Sorbonne université, 2018. Français. ffNNT : ff. fftel-02136960f URL: https://hal.science/tel-02136960/document
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