mercredi 2 mai 2018

Marc-Alain Wolf - Un garçon maladroit

Un roman pour le moins étrange. L’histoire d’un garçon « maladroit », c’est-à-dire extrêmement introverti, au point de laisser craindre l’autisme, qui se révèle un génie des mathématiques (et donc, le livre nous le laisse entendre, de l’informatique), mais aussi un bienfaiteur de l’humanité aux idées messianiques et aux ambitions déicides (il veut supplanter Dieu en éliminant les guerres, la faim et la mort). En fait, l’action est tant invraisemblable (l’extrême densité de la narration joue aussi pour créer cette impression) que je me demandais constamment s’il ne s’agissait pas d’un schizophrénique pur et simple (hypothèse que la fin du roman semble corroborer). Sincèrement, je pense que l’idée du livre est intéressante, mais il est mal écrit – trop schématique, sans aucune profondeur du personnage, avec des revirements peu motivés (p. ex. le changement dans ses rapports avec Valérie), une langue terne et une narration monotone (aucun changement de point de vue). En fait, le récit tient davantage du portrait (énumération de traits sans axe événementiel) que de la narration. D’autre part, le livre regorge de détails qui semblent nés d’une imagination malsaine et morbide, ce qui discrédite en quelque sorte l’auteur, à mes yeux.

samedi 7 avril 2018

Sonya Kaleva-Anguelova - Eux autres


Eux autres (Montréal, Christian Feuillette éditeur, 2006, 178 p.) est un recueil de nouvelles de l’écrivaine québécoise d’origine bulgare Sonya Anguelova (c'est ainsi qu'elle signe ses autres textes). C’est son seul recueil de nouvelles proprement dites, à côté, entre autres, du roman Sans retour, des recueils de miniatures (sortes de poèmes en prose) Abécédaire des années d’exil et Ce qui demeure et du recueil de poésie Totems. Une bibliographie exhaustive est proposée sur le site L'Île. Les nouvelles procèdent pour la plupart de l’observation des autres, des personnes que l’auteure prend pour objet d’écriture, et plus particulièrement des représentants de la société québécoise. L‘angle depuis lequel cette observation s’effectue est variable et agile au fil des pages. Dans certains cas, l’attention se déplace vers le sujet de l’énonciation qui se lance dans l’introspection. La posture de l’auteure est tantôt engagée (en notamment un engagement socialiste assumé si problématisé, dans La socialiste attardée, Le concierge, Bol, La flûtiste, Le cordonnier, Les débutantes), tantôt existentielle (Le soldat) et parfois colorée d’humour (Droguée, La prématurée, La coquette, La sophistiquée). Mais, tout compte fait, c’est l’engagement social qui prédomine. La narratrice se rebiffe contre la discrimination ethnique, la xénophobie, l’exclusion des immigrants (Tannée, Billy, Les sales et le propre, Ces gens-là), dénonce divers aspects de la société québécoise (Le vrai mâle, Malade, que j’ai aimé particulièrement, La sorcière, Le critique de théâtre, Les oubliés), donne la parole à sa dignité féminine intransigeante qui pourrait dialoguer de façon intéressante avec l’effervescence féministe que connaissent les derniers mois (L’amoureuse, L’indépendante, La meurtrière, Mercedes). Malgré cette polyvalence du discours, le recueil laisse percevoir un certain mouvement d’ensemble, comme s’il s’agissait d’un long récit fragmenté et impressionniste, celui de l’immigration de l’héroïne (qui est sans doute un double littéraire de l’écrivaine). Ce fragmentaire, bien américain d’esprit, est le même que l’on retrouve dans les autres œuvres d’Anguelova, mais la particularité de ce recueil est la présence plus prononcée de l’humour. Déployant une langue riche et précise qui vient étoffer la simplicité gracieuse de la narration, les textes se lisent d’une traite, intriguent, amusent, rendent complice tout en préservant une honnête crudité et une modestie qui font du bien au lecteur fatigué d’un monde artistique de plus en plus fanfaron. La dernière nouvelle, La fille prodige, partage les traits de toutes les autres et clôt l'ensemble d'une manière significative (elle dialogue, au niveau thématique, avec le roman Sans retour dont elle complète la fable). 

mardi 13 mars 2018

Eric Plamondon - Mayonnaise


Une mosaïque de fragments. Une histoire impersonnelle (celle d’un personnage historique, Richard Brautigan) nourrie d’anecdotes, d’historiettes curieuses et de renseignements encyclopédiques présentés pêle-mêle avec des digressions de toute sorte : des réflexions sur la vie, sur n’importe quoi, de petits poèmes, des extraits de journaux… La vie dans toute sa splendide et monotone variété. Un langage simple, parlé, épuré de tout artifice (du moins en apparence), presque antilittéraire et pourtant vif, rythmé, coloré, suggestif. Plamondon redonne à la prose une étincelle souvent perdue, à l’instar, dit-il, de son écrivain fétiche, l’objet de sa recherche – Brautigan. Le postmodernisme ressuscité dans la deuxième décennie du 21ème siècle.


lundi 19 février 2018

Leonard Cohen - Jeux de dames

Le premier livre d'un musicien que j'aime beaucoup. En fait, j'avais découvert Cohen grâce à Nick Cave dont j'étais un gros fan dans la fleur de mon âge. Je connaissais son nom aussi grâce à Pennyroyal Tea de Nirvana. Plus tard j'ai appris que ce n'étais pas le chanteur rock typique, mais bien un professeur d'université, un poète reconnu, en fait un des plus grands du Canada... En, à vrai dire, sa musique n'est pas du rock, du tout, sauf qu'on peut y ressentir une fibre rock, une attitude qui, au fond, se rapproche du rock. A lire ce premier roman du grand Montréalais, cette impression n'est que renforcée. Son héros, le jeune Juif de Westmount du nom de Lawrence Breavman, est une sorte de beatnik qui s'ignore, rétif à tout ordre immuable, à toute idée antipoétique de l'univers. Un être romantique qui carbure à l'amour et à la recherche d'une sensation spirituelle supérieure. Le fond du roman est attendrissant, émouvant, très beau. Quant à la forme, j'ai été bien moins ravi. Il faut préciser que j'ai lu le roman en français, et notamment la traduction de Michel Doury (éditions Christian Bourgeois, 2002). Le style m'a paru assez décousu et lourd, on a du mal à suivre une réflexion ou une ligne poétique, ce qui, dans le cas d'un poète d'un lyrisme assez fluide comme Cohén, est plutôt surprenant. Je suppose donc que la traduction n'est pas à la hauteur de l'original (mais ce n'est qu'une hypothèse). La lecture demandait un effort de concentration constant, qui pour sa part nuisait à la spontanéité de la lecture et ainsi compromettait l'expérience globale.
Malgré tout cela, j'ai ressenti une réelle "brèche" en moi qui a laissé la lumière pénétrer dans les dédales caverneux de mon âme tourmentée (ou blasée ?). Et j'ai adoré ce roman que je relirais un jour.
Un détail important : j'ai lu le roman en tant que résidant de Westmount (ou presque, ma résidence pour le moment se trouvant à la limite avec Notre-Dame de Grâce) et j'ai pu me promener devant la maison où Cohen est né, tout en lisant. L'exposition du MAC de Montréal consacrée à son oeuvre est toujours ouverte.

samedi 9 décembre 2017

Yves Bequchemin – Le Matou

Le roman raconte les aventures du jeune couple d’époux Florent et Elise Boissonneault. C’est un roman d’aventures épique, retraçant les péripéties traversées par les héros dans leur quête de prospérité économique, de calme et d’épanouissement familial. Ces aspirations sont systématiquement entravées pas le sinistre vieillard Egon Ratablavasky. En effet, il me semble que l’intrigue centrale du roman tourne autour dudit vieillard. La nature de ce personnage et surtout les motifs qui le poussent à affliger le jeune couple de ses coups de Jarnac restent opaques mais comme sur le point d’être révélées au lecteur, ce qui agace ultimement la curiosité de celui-ci. On veut enfin apprendre s’il s’agit d’un être surnaturel. Serait-ce le malin lui-même qui aurait trouvé une incarnation dans le corps de la vieille fripouille? La plupart du récit nous porte à le croire, mais d’autres épisodes sapent cette conjecture en suggérant qu’il s’agit d’un cas de démence sénile. Le début du roman nous avait plutôt mis sur la piste des motifs crapuleux, le vieillard étant vraisemblablement un escroc aguéri. Mais toutes ces hypothèses demeurent sans réponses jusqu’à la fin du récit, ce qui, à sincèrement parler, m’a un peu déçu. L’intrigue principale du roman s’est révélée un acte de grivèlerie, si je peux me permettre cette figure. Cette frustration mise à part, je trouve l’histoire du vieux très bien soutenue tout au long des pages, pleine d’enjeux philosphiques, religieux, moraux, etc. D’autre part, par cette « grivèlerie » même, Beauchemin semble nous dire que les agissements des gros bonnets resteront toujours opaques pour le commun des mortels, pour les gens du peuple. Le pouvoir sera toujours une affaire malsaine où la soif de subjuguer les autres emploiera tous les moyens connus et inconnus pour arriver à ses fins. Or, comme on l’espère souvent, le grand pouvoir, présomptueux et blasé, risque souvent de perdre de vue les petits, les enfants, les mouches et les minous, les jugeant indignes de son attention. Pourtant c’est bien Déjeuner, le matou de Monsieur Emile, qui aura raison du Mal, du moins provisoirement (on peut retrouver la même idée dans Le seigneur des anneaux).

J’ai trouvé le roman passionnant à biens des niveaux. Tous les personnages sont des originaux fort curieux et captivants. Seul bémol à ce niveau : pour moi, même si Monsieur Emile et son chat occupent une place sans doute spéciale et très importante pour le récit, le personnage reste quelque peu doucereux, articifiel, invraisemblable. Il n’a pas de caractère véritable et semble n’être là que pour susciter la symptahie, la compassion et l’indignation ou alors pour faire rire, mais d’une façon trop facile, gratuite, qui doit souligner le charme des mauvais sujets, des voyous sympathiques des milieux populaires (c’est aussi un peu le cas d’Ange-Albert).

Les revirements sont inattendus, toujours surprenants, révélateurs de perspectives insoupçonnées, bien que souvent non explorées jusqu’au bout.  C’est un roman bien américain, puisque les héros sont mus avant tout par leur désir d’action, par leur dynamisme, par leur soif de poursuivre la réussite, l’acommplissement. Même le Français Picquot possède des traits américains. Le seul personnage non-américain, c’est Ratablavasky, qui serait, d’après le récit, Tchèque d’origine. Je laisserai l’interprétation  culturelle de cette image de la slavité à d’autres, le sujet s’annonçant long à débattre. Je pourrais dire que Le Matou est également un véritable manuel de gestion des affaires, et plus particulièrement du domaine de l’hôtellerie. On apprend beaucoup sur la restauration, sur l’entreprenariat. Je m’en suis même inspiré pour m’essayer à la cuisine québécoise – j’ai concocté un pâté chinois avec une touche bulgare (matérialisée par le persil frais). Voici l’apparence de mon oeuvre d’art culinaire : 




Un roman ou les ténèbres sont toujours sur le point de conquérir le monde, mais où la simplicité populaire, de par sa force de caractère, de par son aspiration naïve mais infléchissable au bonheur, de par sa verve humoristique et burlesque, réussit toujours, parfois au dernier moment, de renverser la situation et de changer la donne.

dimanche 1 octobre 2017

Victor-Levy Beaulieu - Bibi

Victor-Lévy Beaulieu – Bibi

Impressions de lecture par Yavor Petkov


C’est le premier roman de Victor-Lévy Beaulieu que je lis. Je vais être franc. Tout d’abord, c’est un roman assez long et parfois très ennuyeux à lire. Des phrases à n’en jamais finir, sans queue ni tête, des délires de toutes sortes, un vrai supplice pour le lecteur. Cependant, la narration retrouve souvent des formes plus familières à la raison des mortels. Malgré l’éloquence indiscutable de l’écrivain, malgré sa veine et son souffle poétiques hugoesques, malgré des passages captivants et accaparants, c’était un bouquin ardu pour moi. D’autre part, je me demandais, surtout vers la fin du roman, si l’auteur n’a tout simplement perdu la raison, tant c’était délirant (il me rappelle les collages d’un artiste bulgare, Русчо Тихов / Roustcho Tihov[1]). Je prends en compte les références à Artaud et à Gracq, je comprends que l’auteur s’inscrit dans un certain paradigme surréaliste, mais tout de même, je me pose la question, trop bouleversé par des passages comme celui-ci :
« calixthe beyala t’avait prévenu : la vallée de l’omo est la vallée de la mort, peut-être parce que d’elle est venue l’humanité et que celle-ci, massacrée, massacrante, mutilée, mutilante, affamée, affamante, émoussée, émoussante, a bouclé sa bouche, de la barbarie supposée à la civilisation supposante, et de la civilisation suppurante à la barbarie pourrissante : il y a une fin à tout quand la faim est partout, nul julien gracq, nul antonin artaud, nul franz kafka ne pouvant à eux seuls conjurer les crotales gonies, crever le rire du démon, assécher les baves labiales qui mangent la chair, défaire l’obsession charnelle de l’abject, détruire la bestialisation affective et complète, la corporisation sexuelle totale, la crapulisation érotique intégrale, la collusion corps avec corps, la faim, autrement dit la faim, de la naissance à la mort, la faim qui mange tout et qui vomit tout »
La quantité imposante de mots qui pourtant ne sont pas toujours accompagnés d’un fonds consistent des propos, les volumes gargantuesques sortant de sous la plume de Victor-Lévy Beaulieu, de même que l’œuvre globalement colossale de l’écrivain, ont éveillé en moi le soupçon de la graphomanie.  
En même temps, je ne suis tout simplement pas assez intelligent ou assez érudit pour prétendre tout comprendre. De plus, comme on le sait, une ligne très mince sépare le génie de la folie. Foucault a déjà suffisamment fragilisé l’idée consensuelle que l’on se fait de la folie. Ainsi, je vais essayer de réfléchir sur le livre sans aucune prévention.
Comme déjà dit, le livre se situe lui-même dans une certaine tradition littéraire. Sont évoqués Raymond Roussel et ses Impressions d’Afrique. Je ne connais pas bien l’œuvre de Roussel, mais son fameux mou de veau est présent aussi dans Bibi. Etant donné la structure loufoque du texte, je me demande si Victor-Lévy Beaulieu n’a pas appliqué des procédés architecturaux inspirés de l’écrivain français. Le roman fait aussi référence à Antonin Artaud (le préféré de Judith, l’amante de Bibi) et son Ombilic des limbes. Apparaissent aussi les noms de Gustave Meyrink et de Raymond Abellio (d’où le paradigme du fantastique, des sciences occultes, l’ésotérisme, etc.), d’Ezra Pound, de Julien Gracq, avec son roman Au Château  d’Argol. Les Mystères d'Udolphe d’Ann Radcliffe et La chute de la maison Usher d'Edgar Allan Poe introduisent des teintes lugubres et gothiques à cette mosaïque littéraire. Ainsi, le lecteur est plongé d’emblée dans un monde surnaturel, irrationnel, mu par des pulsions invisibles. Il ne serait pas exagéré d’extrapoler que tous les personnages du roman ont le cerveau dérangé et sont pour le moins assez extravagants. On a affaire au délire libérateur, une approche d’esprit surréaliste, le délire déclencheur d’une intelligence accrue du monde :
« (((((les mots ne m’appartiennent pas en propre, ils sont la représentation objective du monde, ils sont la cristallisation sourde et multiforme de la pensée de l’univers, de tous les modes de pensée))))) – pour la première fois, je ne cherche pas à savoir si mes phrases sont mal formées, si les liens manquent entre elles, si les mots dont je remplis les pages sont porteurs de sens ou bien totalement insignifiants – le fleuve souverain s’est mis à couler, bien loin de la maison familiale, dans le royaume des êtres surréalistes, cyclopes, sirènes, chimères, centaures, dragons, reptiles, rats et chevaux : même la truie gelée dans l’espace, avec les cochonnets se tenant à ses tétines enflées, ça ne m’angoisse plus : comme tout le reste, c’est chargé d’une formidable énergie libérante ; même mon sexuel s’en trouve tout excité, se dressant sous la table comme pour chercher fébrilement l’anus du soleil »
« ma conscience, ma culpabilité et mon remords, je les ai laissés rue monselet, dans ma famille ; ici, j’apprends à naître autrement, j’apprends à sortir de ma ténèbre comme le cheval de la mythologie chthonienne, j’apprends l’art du surgissement, j’apprends à galoper des entrailles de la terre aux abysses de la mer, j’apprends comment passer du fils de la nuit au fils du ciel, comme j’imagine que le sont les oncles jumeaux, mais sans s’en rendre compte, leur mémoire se montrant trop imparfaite, leur culture trop déficiente pour qu’ils puissent comprendre le fond de leur nature, cette contradiction non résolue, cette rupture dans l’indifférenciation collective, cet éclatement de la forme et du sens comme judith me l’a appris en me citant plusieurs passages de ce livre sur les jumeaux qu’elle a acheté à la librairie de victor téoli))))) »
La référence à Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry révélerait le modèle d’écriture qui aurait inspiré Beaulieu.
Une saisie critique du monde du livre présente du même coup une autre conception organique, surréaliste de l’écriture :
« lorsque je dois voyager comme je le fais depuis bientôt trois ans, les choses se présentent bien autrement que dans mon chez nous aux Trois-Pistoles : je n’ai pas encore pris mon siège dans l’avion qu’une soif incandescente se jette sur moi, et c’est impossible que j’y résiste ; sinon, j’ai la fâcheuse sensation que mon corps va se désintégrer avant même qu’on ne soit monté au-dessus des nuages – ((((((pourtant, je n’ai pas le mal de l’air, je peux regarder à l’extérieur de l’avion et j’y prends un certain plaisir, surtout quand l’avion, à cause des turbulences, se met à ressembler au bateau ivre d’arthur rimbaud et tangue vertigineusement – d’où me vient donc cette frénésie pour l’alcool aussitôt que je m’en vais de chez moi, comme quand j’étais jeune écrivain et éditeur, que je participais à ces foires du livre en europe, mais ne le faisais jamais à jeun parce que je détestais m’y trouver, ces hauts lieux d’un culte malsain, si hypocrite, qui défait le peu d’écriture dont tu peux être l’auteur, tant de clinquant et de grandiloquence surannée, à culpabiliser n’importe qui croyant que les mots n’existent pas pour rien, qu’ils ont pour ainsi dire un droit de surréalité, sinon on sombre dans cette situation décrite à max brod par kafka quand il lui disait : « J’ai ce poids sur l’estomac, comme si mon estomac était un homme et se préparait à pleurer : est-ce si bon que cela ? »)))))) »
Une conception migrante (cf. migration des représentations) aussi :
« – Je ne m’ennuie jamais, peu importe ce que je lis, que je dis. Je ne cesse jamais de désapprendre.
– Vous désapprenez ? qu’elle dit. Qu’entendez-vous par désapprendre ?
– C’est ce à quoi les livres, quand ils en sont vraiment, doivent servir : nous délivrer de nos idées reçues, de l’exotisme dont elles sont parées, et nous rapprocher le plus possible de la vérité, que je dis. »
La présence d’une isotopie diabolique et macabre se laisse elle aussi observer. Reptiles, batraciens, scènes blasphématoires (cf. devant le prie-dieu), perversions de diverses sortes  – on se trouve dans un univers comme ensorcelé. Ce n’est pas par hasard que la « chapelle des abîmes » et la chambre de Bibi se trouvent dans le souterrain, dans la cave, allusion à l’Enfer :
« quand j’ai fait la connaissance de judith dans l’arrièreboutique de victor téoli, peut-être n’ai-je pas vu qu’elle est une émanation des profondeurs, mille fois plus redoutable, mille fois plus insidieuse que la réalité, mille fois plus démoniaque que tous les esprits mauvais rassemblés dans le ventre guerrier du monde »
 La cruauté qui abonde en Afrique, les piques anticléricales particulièrement méchantes confèrent au texte une saveur athée assumée. Ainsi pourrait-on qualifier le roman de gothique.
Curieusement, le surnaturel cohabite fort bien avec des réflexions très rationnelles, tout à fait concrètes, épousant un tout autre registre du discours, sur la politique, le colonialisme et l’impérialisme, tant à propos de l’Afrique noire qu’à propos du Québec. Voici quelques extraits que je trouve bien avisés et pénétrants :
« commence ainsi la colonisation d’un coin de pays, puis de tout un continent : par le trafic des esclaves, on détruit les forces vives de ses peuples, puis on les dépouille de leurs richesses en les abandonnant aux bons soins de missionnaires qui vont se charger de leur faire accepter que le royaume du dieu chrétien n’étant pas de ce monde, il vaut mieux, pour son salut éternel, s’appauvrir en laissant les autres s’enrichir ((((ainsi connaîtra-t-on les joies du paradis, tandis que l’envahisseur brûlera dans le feu de l’enfer !)))) » ***
« se sacrer soimême empereur du pokunulélé et roi du drelchkaffk a, c’est bien ; mais se faire consacrer par les ambassadeurs des grandes puissances d’europe, c’est encore mieux et autrement plus efficace : après une telle reconnaissance, toute action que talou voudra bien entreprendre, même guerrière et sanguinaire, sera considérée comme légitime et encouragée ; mais au-delà de la musique, de la danse et du chant, ce que les ambassadeurs tiennent pardessus tout à démontrer, c’est leur supériorité en tant qu’artistes, ce qu’ils proclament c’est : nos musiciens ne jouent pas que sur des tam-tams primitifs, ils savent inventer des instruments complexes, de véritables machines aux sons illimités ; nos danseurs ne se contentent pas de faire prières par leurs corps pour que tombe la pluie ou que revienne le soleil, ils sont la pluie, ils sont le soleil, ils sont toutes les étoiles du ciel et ce qu’il y a encore au-delà du ciel ; nos chanteurs, dont on a trafiqué les cordes vocales, ne sont pas de simples troubadours, mais de puissantes machines technologiques capables, pour ainsi dire en un clin d’oeil, de vous faire passer d’une gamme de sentiments simples à l’émoi simultané et totalisant de plusieurs portées ! »
« Je ne suis pas certaine que dans le Cameroun que j’ai connu, l’idéalisme était quelque chose qui pouvait exister, même si la devise de mon pays est paix, travail et patrie, qu’elle dit. Dans cette province septentrionale où j’enseignais à l’école primaire, presque tout le monde était analphabète. Il aurait fallu construire des écoles, former des enseignants, mais le Cameroun était toujours au bord de la faillite quand il ne sombrait pas dans la guerre civile. En 1982, quand Paul Biya a été élu président, on a inventé un mot pour décrire le nouveau régime politique : la démocrature.

« – Les apparences de la démocratie, mais la réalité du despotisme, que je dis.
– Le pouvoir ne faisait rien d’autre que de surveiller, il interdisait tout autre parti politique que celui du président, qu’elle dit. Les opposants, on les mettait en prison ou en résidence surveillée. Les syndicats étaient infiltrés par la police et les salaires étaient si bas que, pour seulement survivre, les fonctionnaires se laissaient corrompre. Quand le peuple s’est mis à manifester parce qu’il crevait de faim, ce fut la répression sanglante. J’étais désespérée, et c’est pourquoi je suis venue au Gabon. »
« – Le pays a d’abord été colonisé par les Allemands, qu’elle dit. Après la première Guerre mondiale, on a confié la tutelle du Cameroun aux Français et aux Anglais, les Français au sud, les Anglais au nord. Quand la décolonisation a eu lieu, le Cameroun français et le Cameroun anglais ont formé une république fédérale, qui est très rapidement devenue une république tout court. Depuis, c’est la politique de la carotte et du bâton, selon ce qu’on espère tirer de la Grande-Bretagne ou de la France.
– Ça ressemble à ce qu’on vit au Kebek, que je dis. On a d’abord été une colonie française, puis anglaise, mais le Kebek d’aujourd’hui est la seule des provinces du Canada qui soit en majorité française dans une confédération qui aimerait bien nous voir disparaître. Nous résistons du mieux que nous pouvons, mais les Canadiens anglais, comme leurs ancêtres britanniques, sont racistes, militaristes et, en général, d’une pensée basse de plafond. Ainsi, nous avons souvent l’impression, tellement nous sommes différents, d’être des exilés intérieurs dont les chefs sont des rois-nègres à la solde du grand capital anglo-saxon.
– Vous êtes libres, tout de même, qu’elle dit.
– De quelle liberté parle-t-on quand l’avenir de ce que vous avez été et de ce que vous êtes ne dépend plus de vous ? que je dis. Au Cameroun, vous aviez la démocrature. Nous, nous avons la libertatude. Et la libertatude, ça a presque le même sens que le mot hébétude. Nous sommes les nègres blancs de l’Amérique, a écrit l’un de nos grands écrivains engagés, Pierre Vallières. Et bien que blancs, nos roisnègres sont vraiment des rois-nègres, qui vendraient leur mère juste pour obtenir un peu de ce pouvoir anglo-saxon qui contrôle pour lui-même la richesse. »
Certaines de ces réflexions résonnent d’une voix juvénile, naïve. Par exemple, l’emphase et l’ardeur patriotiques du narrateur lorsqu’il parle du Québec et de son état de soumission coloniale tranchent singulièrement sur le ton cynique et délirant du reste du récit. On ne comprend pas aisément comment le jeune homme refermé sur lui-même est devenu un militant, un sujet si politisé :
« Le Kebek est la seule province française d’un pays anglais qui s’appelle le Canada. On voudrait bien en sortir pour devenir indépendant, mais nous sommes un peuple pacifiste et velléitaire aussi. C’est l’indécision qui nous détermine et cette indécision-là nous rend invisible au reste du monde. J’ai passé ma vie à écrire là-dessus, mais l’écriture ne peut pas grand-chose par-devers les autres et à peine se montre-telle utile par-devers le moi haïssable. »
La transition est plutôt supposée, imaginée que démontrée. De même, les références à Idi Amine Dada (qui est présenté aussi comme un cannibal) s’apparentent à des techniques de journalisme jaune, puisque le cannibalisme du président ougandien n’a pas été prouvé.
Les procédés typographiques et orthographiques de l’auteur sont eux aussi singuliers. Québec est systématiquement écrit Kebec. Montréal devient Morial, parfois Morial-Mort. Le Rang de la Rallonge se transforme en rang rallonge. Les noms propres sont, pour la plupart écrits avec une minuscule. Les parenthèses sont partout multipliées : quantuples au début du roman (« ((((( »), avec un nombre qui diminue au fur et à mesure (les parenthèses deviennent doubles (« (( ») vers la fin). De nombreux néologismes comme blanc-mange parsèment le discours. C’est comme si on pénétrait un univers très personnel, un monde fait à la mesure de son auteur, où Montréal n’est pas la métropole québécoise mais un endroit qui n’existe que dans l’imaginaire de Bibi.
La réitération accentuée de blocs de mots est aussi un procédé à remarquer, proche de l’épithète homérique. Un surnom comme Le Grand Bardeau Scieur de Longue Scie a déjà de quoi étonner, si l’on pense au fait que les surnoms sont censés épargner au locuteur des efforts locutifs et non pas en constituer des suppléments. D’autres groupements remarquablement longs et lourds sont souvent repris par le texte, p. ex. « l’impératrice du pokunulélé et reine du drelchkaffk a”, « sous les combles de l’hôtel du panthéon », « le gros pharmacien », etc. Les noms propres de personnes sont rarement abrégés mais plutôt déclinés en entier : Arnold Cauchon, Félicité Légère, Calixthe Belaya, Abé Abebé etc. Cette forme de référence induit un effet de distance ; le narrateur reste étranger à ces personnes, ce sont autant de phénomènes distincts de lui qu’il observe et décrit de façon objective, quelque peu respectueuse, comme un enfant qui reproduit chaque fois fidèlement la façon dont les choses lui sont introduites. Ainsi s’explique peut-être le passage suivant :
« ces moments-là que je passe avec le grand bardo scieur de longue scie et caïus picard me sont fort précieux, parce que j’y apprends pourquoi les romans que j’ai écrits jusqu’à maintenant sont des échecs : centré sur moi-même, avec pour seules références les sombres images venues de ma propre famille, je n’avais rien d’un créateur mais tout d’un juge, aussi dérisoire que celui qui préside la cour municipale de morialmort ; toutes les fois que j’ai écrit sur ma famille, je n’ai fait qu’enlever l’un de mes souliers pour le remplir de bière et obliger les autres à boire dedans par pur désir de vengeance ; on n’est pas au centre du monde, on se retrouve ou bien au-dessus ou bien en dessous, et la justice ne compte pour rien dans la place que t’assigne la société anarchique »
On est en droit de se demander si Judith est un personnage réel ou le fruit de l’imagination de Bibi. D’une part, il est curieux de constater qu’une fille possédant une rare érudition littéraire ait pu se former dans un milieu aussi inculte que le sien. Qui plus est, Abe Abebé suggère que, tout comme Patsy, qui se languit d’un fiancé quasi-imaginaire, Judith est pour Bibi une éternelle tentation de l’irréel.





dimanche 17 septembre 2017

Jacques Poulin – Les Grandes marées

J’ai beaucoup aimé ce roman. C’est le premier roman de Poulin que je lis et je vais certainement poursuivre la découverte de son oeuvre. Un style unique, du moins pour mes connaissances, et une imagination libre et riche. Les grandes marées est un roman de la fable et non pas tellement de la langue, à la différence de L’Avalée des avalés, par exemple. Dans ce sens, il s’inscrit dans une tradition caractéristique plutôt du monde anglophone. Ce n’est pas pour rien auel’auteur est bilingue, qu’il a été lui-même traducteur et qu’on le considère comme le plus américain des écrivains québécois.
Sous la simplicité apparente, sous l’extrême dépouillement de l’univers romanesque du début du livre, on découvre tout un embrouillamini de chemins sinueux. Tel une Ying Chen, Poulin est un auteur qui affectionne le mode suggestif et le préfère largement au mode assertif. Ainsi, la fin du roman laisse perplexe – qui est cet homme au fusil qui se tient à l’orée du bois sur l’île où Teddy finit par échouer ? Que veut dire la conversation finale entre Teddy et Marie, et en particulier la « parabole » de la lutte entre le cachalot et le calmar ou bien le poème « africain » que Marie lègue au traducteur ? Que veut dire le titre du roman ? J’ai bien des hypothèses obscures mais je suis incapable  de trancher. De toute façon, ce qui est commun aux images, c’est la sensation de froid, de noir, de glissant, de mouvant. Les grandes marées,  c’est ce qui mine l’ordre, le parfait agencement. C’est la glace qui assassine l’humain et son aspiration à la simplicité, à la chaleur, à la paix.
Il me semble que le roman peut être lu comme une allégorie de la colonisation du Canada. L’île sauvage et paradisiaque, la solitude béate, la vertu ascétique, c’est aussi « un pays merveilleux où tout est à faire », comme le déclare le professeur Mocassin. La société qui prend forme petit à petit sur l’île serait dans ce cas une caricature de la société canadienne contemporaine : une société où tout a une place prescrite d’avance, chacun sa profession, son expertise, peu importe son absurdité ou son inadéquation dans le contexte concret. Ainsi, la traduction est plus ou moins ridiculisée : Teddy voue comiquement un sérieux pédantesque à des ouvrages qui ne le sont point (des bandes dessinées) ; la même observation pourrait être faire à propos de Mocassin ; l’Auteur est absorbé par la modeste ambition d’écrire « le grand roman de l’Amérique », mais son allure ne laisse présager rien de grandiose ; l’Animateur organise des sessions thérapeutiques sans queue ni tête qui prétendent expliquer et régenter le psychisme de tout un chacun, etc. On n’accepte pas la délicatesse d’esprit de Teddy – on ne comprend pas son souci de la perfection, son manque de libido « traditionnel » à l’endroit des femmes, sa gentillesse, son côté passif, etc. Le tout bien balancé, on évacue tout ce qui ne peut pas  rentrer dans les cases, tout ce qui échappe à la grille préétablie des professions, des masques sociaux, des costumes théâtraux que tous sont tenus de revêtir. Le caractère futile de ses masques est particulièrement mis en relief par la découverte de la parfaite inutilité du travail de Teddy : il travaille pour rien depuis qu'il s'est établi sur l'île, puisque ses traductions ne sont pas publiées. Tout s’avère une énorme mise en scène, une énorme simulation qui a pour unique vocation le maintien de l’ordre établi, quelque absurde qu’il puisse s’avérer.
La sexualité est un thème discrètement (je dirais timidement) présent tout au long des pages. Cette réticence à le mettre en lumière en accuse le caractère douloureux, traumatique. Le personnage aime bien Marie mais ne souhaite pas (ou ne peux pas) se couler dans le moule des rapports sexuels traditionnels : pendant longtemps il n’a pas de regard sexué sur la jeune fille et, même s’ils finissent par faire l’amour, cela ne conduit pas à la formation d’une véritable liaison, leurs rapports tiennent plus de l’amitié. A la fin, paradoxalement, on assiste à un refroidissement entre les deux protagonistes, Marie s'apprête à quitter l’île et Teddy conjecture que c’est dû à son désir de se trouver un « homme normal ». Plus tôt, le lecteur est autorisé à soupçonner que Marie a couché avec l’Auteur. Cheveux courts, sportive, elle est comparée à un "garçon manqué", ce qui introduit même un doute d'homosexualité insoupçonnée ou inavouée chez Teddy. Tête Heureuse incarne une sexualité consommatrice, une corporalité sans âme, un sourire sans contenu, comme sorti d’une affiche publicitaire. En fait, une opposition, un peu naïve et simpliste d’un point de vue contemporain, entre le poète romantique, sensible, solitaire, et la foule vulgaire, cruelle, amoureuse des cadres fixes et des slogans simplistes, abominant tout ce qui échappe à son éthique rudimentaire, est en place dans le texte. Ceci, en plus de la fin trop rapide, trop schématique, du roman est, je trouve, son seul point faible.
D’autre part, Teddy n’est guère idéalisé par le texte. Car en dépit du fait que sa solitude béate du début du livre peut paraître comme la solution idéale quoique impossible, sa futilité, sa vanité sont bien mises en causes par le récit. L’image du lance-balles (le Prince) magnifié par Teddy, qui fait l’éloge de sa perfection, ridiculise le penchant perfectionniste du traducteur et celui-ci apparaît maintenant comme un misanthrope monomaniaque. Sa fuite rousseauiste de la société corrompue n’est peut-être pas autre chose que le reniement de l’humain, dans son imperfection, dans son abomination même. Si tourner le dos à la corruption des hommes signifie embrasser l’ordre de la machine, alors est-ce véritablement un choix éthique, légitime ? Tout ce qui est vivant est imparfait. La perfection égalerait-elle la mort, l’inanimé ? C’est peut-être le cas, et la scène finale, où Teddy découvre le cadavre tétanisé du gardien de l’île aux Ruaux, en apporte la confirmation. Par ailleurs, l’engourdissement de son bras est une autre matérialisation de sa non-vitalité, de son caractère cadavérique. Teddy est progressivement envahi par le néant. Le métier de traducteur est en soi une métaphore réussie de ce néant, de cet espace intermédiaire, transitoire, inhabitable. Le traducteur habite le nulle part, le non-lieu, rappelant par là l’angoisse et la mauvaise foi sartriennes. Dans Lettres chinoises de Ying Chen, Sassa, traductrice de métier, incarne une métaphore comparable. Etant traducteur moi-même, je suis bien sensible à ce problème, que je comprends parfaitement. J’ai été ébahi de retrouver le même traitement de la figure du traducteur chez Poulin.

En tout cas, c’est une fable extrêmement originale, provocatrice, inhabituelle, riche en connotations. Un de mes romans préférés.