vendredi 12 octobre 2018

Hochelaga

Je suis en route vers Hochelaga que je vais voir pour la première fois de ma vie. Mes oreilles entendent le familier "prochaine station Place Saint-Henri". Je vais faire une escale à la BANQ pour faire le plein de CDs (dans quelle époque passéiste nous vivons!). Je continue ensuite vers la station Préfontaine.
A la bibliothèque, où j'ai déniché avec grande joie des albums de Loïc April, de Canailles et de Louis-Jean Cormier, une adolescente à l'allure grunge à emprunté un album d'Alice in Chains. J'ai failli hennir de joie. Des adolescent.e.s empruntant des CDs grunge à la bibliothèque ! Les bons vieux temps refusent de crisser le camp.
Hochelaga m'a accueilli de bonne humeur, ensoleillé, pépère dans cet après-midi d'octobre. L'automne montréalais dans toute sa splendeur !
Un type légèrement louche m'a reluqué en bas de la station Préfontaine. Je m'en suis mis sur mes gardes. Quand on sait qu'on s'en va dans un quartier mal famé, on s'imagine attendu avec une brique et un fanal dès qu'on y a mis le pied.
La première vue qui s'est déployée devant mes yeux étourdis était celle-ci :


Ce gars venait de relever sa planche à roulette avant de se diriger vers le trottoir. J'ai continué vers le coeur du quartier, en zigzaguant de droite à gauche, histoire de parcourir tout le territoire d'une seule traite. J'allais donc du métro Préfontaine vers l'intersection des rues Pie-XI et Notre-Dame Est (au bord de l'eau presque). 
Ainsi, j'ai commencé mon périple par la rue Hochelaga.

Les rues qui peuvent se disputer mon coeur (non qu'elle le font réellement) sont donc la rue Saint-Germain, la rue de Rouen, la rue Aylwin, la rue de Chambly.
Voici une vue sur la rue Saint-Germain :


Vint ensuite toute l'enfilade des rues jonchées de feuilles jaunes, plus belles les unes que les autres. Le quartier a beau être malfamé, je lui trouve un charme puissant et une beauté qui n'a rien à envier au Plateau Mont-Royal (au contraire, je trouve l'architecture plus humaine, plus chaleureuse, plus accessible et non moins exquise que celle du Plateau). En fait, est-ce qu'il continue d'avoir mauvaise réputation ? N'a-t-il lui aussi connu la gentrification, comme Saint-Henri ou la Petite-Bourgogne ? J'ai cru repérer des indices d'embourgeoisement, dans cette phase de l'embourgeoisement qui laisse encore respirer, qui n'a pas encore enserré l'âme dans un étau d'autosatisfaction.


Une habitation pour poètes maudits contemporains.


A l'approche de la Toussaint, la ville pullule de décorations macabres (mais qui, dans un environnement comme Hochelaga, adoptent subitement des teintes sympathiques, conviviales) :


Jolie représentation de la naissance, du commencement de la vie et du bouleveresement qu'elle apporte, mi-naïve, mi-grotesque, mi-ironique, mi-sincère et touchante, très montréalaise à mon sens :


Une rue latérale, verte (une de ces ruelles sans nom qui croisent les rues officielles qu'on trouve à de nombreux endroits à Montréal).


Ce restaurant m'a rappelé une boucherie à Sofia qui porte le nom "La bulgare" (Българка), à la place Journaliste. D'où vient cette passion qui marie patriotisme, galanterie et la gastronomie de bas étage ?De la même source que le machisme et le sexisme, me répondraient probablement certain.e.s. Et ils ou elles auraient peut-être raison.



Dans une autre ruelle verte, j'ai surpris un écureuil en train de parcourir le seuil de cet édicule bigarré.


Demi-tour dans la ruelle, et c'est ce qui a pointé dans ma vue :


Beau bâtiment à la peau crémeuse. Une de ces nombrueses façades montréalaises qui me mettent l'eau à la bouche, tant leur teintes rappellent à mes papilles une substance délicieuse, sucrée et moelleuse, du chocolat, du caramel ou du pudding :


Il y a quelque chose d'irrésistible dans ces couleurs-là. Elles sont si émouvantes qu'on se sent incapable de réagir à leur hauteur, d'être digne de cohabiter avec elles.


Le boulevard (ou avenue, ou rue, whatever, on s'en câlisse) Notre-Dame Est. Une dame m'a jeté un regard perçant et désapprobateur depuis la fenêtre de son char pendant qu'elle attendait au feu rouge. J'étais modestement vêtu, comme je m'habille en fin de semaine pour arpenter en toute liberté à travers la ville (libéré des contraintes et de la fausseté du milieu du travail). Elle a dû me prendre pour un représentant typique de l'arrondissement MHM et a dû se féliciter de ne pas l'habiter. La pauvre !*


* Peut-être que c'est moi le pauvre, car il se trouve que c'est elle l'habitante de MHM et que son regrad trahissait non pas le mépris mais la surprise de spotter un étranger si flagrant arpenter les rues de son quartier.

dimanche 30 septembre 2018

Marguerite Duras - Le ravissement de Lol V. Stein

Le ravissement de Lol V. Stein by Marguerite Duras
Je vais être honnête : je n'ai presque rien compris à ce livre. A tout moment, j'était amené à me poser la question de qui on parle, qui parle à qui, quel est le propos des répliques. Cet écrit me paraît délibéremment embrouillé, afin de créer une impression de complexité significative, d'un sens profond et secret que le livre serait en train de nous faire entrevoir. Eh bien, je ne fais pas partie de la bonne compagnie, puisqu'il ne m'a pas dit grand-chose. Je me suis pour autant délecté de la scène où Lola est couchée dans le champ de seigle - c'était pittoresque et poétique d'une façon triste et libérant à la fois. En somme, j'ai éprouvé de la sympathie et de l'intérêt pour le personnage de Lola. Je pense que des idées intéressantes, originales et profondes ont présidé à la conception du roman mais que sa réalisation s'est trop laissé imprégner par des effets de mode, par un mode d'expression vain et creux, tissu de petites phrases.

mercredi 2 mai 2018

Marc-Alain Wolf - Un garçon maladroit

Un roman pour le moins étrange. L’histoire d’un garçon « maladroit », c’est-à-dire extrêmement introverti, au point de laisser craindre l’autisme, qui se révèle un génie des mathématiques (et donc, le livre nous le laisse entendre, de l’informatique), mais aussi un bienfaiteur de l’humanité aux idées messianiques et aux ambitions déicides (il veut supplanter Dieu en éliminant les guerres, la faim et la mort). En fait, l’action est tant invraisemblable (l’extrême densité de la narration joue aussi pour créer cette impression) que je me demandais constamment s’il ne s’agissait pas d’un schizophrénique pur et simple (hypothèse que la fin du roman semble corroborer). Sincèrement, je pense que l’idée du livre est intéressante, mais il est mal écrit – trop schématique, sans aucune profondeur du personnage, avec des revirements peu motivés (p. ex. le changement dans ses rapports avec Valérie), une langue terne et une narration monotone (aucun changement de point de vue). En fait, le récit tient davantage du portrait (énumération de traits sans axe événementiel) que de la narration. D’autre part, le livre regorge de détails qui semblent nés d’une imagination malsaine et morbide, ce qui discrédite en quelque sorte l’auteur, à mes yeux.

samedi 7 avril 2018

Sonya Kaleva-Anguelova - Eux autres


Eux autres (Montréal, Christian Feuillette éditeur, 2006, 178 p.) est un recueil de nouvelles de l’écrivaine québécoise d’origine bulgare Sonya Anguelova (c'est ainsi qu'elle signe ses autres textes). C’est son seul recueil de nouvelles proprement dites, à côté, entre autres, du roman Sans retour, des recueils de miniatures (sortes de poèmes en prose) Abécédaire des années d’exil et Ce qui demeure et du recueil de poésie Totems. Une bibliographie exhaustive est proposée sur le site L'Île. Les nouvelles procèdent pour la plupart de l’observation des autres, des personnes que l’auteure prend pour objet d’écriture, et plus particulièrement des représentants de la société québécoise. L‘angle depuis lequel cette observation s’effectue est variable et agile au fil des pages. Dans certains cas, l’attention se déplace vers le sujet de l’énonciation qui se lance dans l’introspection. La posture de l’auteure est tantôt engagée (en notamment un engagement socialiste assumé si problématisé, dans La socialiste attardée, Le concierge, Bol, La flûtiste, Le cordonnier, Les débutantes), tantôt existentielle (Le soldat) et parfois colorée d’humour (Droguée, La prématurée, La coquette, La sophistiquée). Mais, tout compte fait, c’est l’engagement social qui prédomine. La narratrice se rebiffe contre la discrimination ethnique, la xénophobie, l’exclusion des immigrants (Tannée, Billy, Les sales et le propre, Ces gens-là), dénonce divers aspects de la société québécoise (Le vrai mâle, Malade, que j’ai aimé particulièrement, La sorcière, Le critique de théâtre, Les oubliés), donne la parole à sa dignité féminine intransigeante qui pourrait dialoguer de façon intéressante avec l’effervescence féministe que connaissent les derniers mois (L’amoureuse, L’indépendante, La meurtrière, Mercedes). Malgré cette polyvalence du discours, le recueil laisse percevoir un certain mouvement d’ensemble, comme s’il s’agissait d’un long récit fragmenté et impressionniste, celui de l’immigration de l’héroïne (qui est sans doute un double littéraire de l’écrivaine). Ce fragmentaire, bien américain d’esprit, est le même que l’on retrouve dans les autres œuvres d’Anguelova, mais la particularité de ce recueil est la présence plus prononcée de l’humour. Déployant une langue riche et précise qui vient étoffer la simplicité gracieuse de la narration, les textes se lisent d’une traite, intriguent, amusent, rendent complice tout en préservant une honnête crudité et une modestie qui font du bien au lecteur fatigué d’un monde artistique de plus en plus fanfaron. La dernière nouvelle, La fille prodige, partage les traits de toutes les autres et clôt l'ensemble d'une manière significative (elle dialogue, au niveau thématique, avec le roman Sans retour dont elle complète la fable). 

mardi 13 mars 2018

Eric Plamondon - Mayonnaise


Une mosaïque de fragments. Une histoire impersonnelle (celle d’un personnage historique, Richard Brautigan) nourrie d’anecdotes, d’historiettes curieuses et de renseignements encyclopédiques présentés pêle-mêle avec des digressions de toute sorte : des réflexions sur la vie, sur n’importe quoi, de petits poèmes, des extraits de journaux… La vie dans toute sa splendide et monotone variété. Un langage simple, parlé, épuré de tout artifice (du moins en apparence), presque antilittéraire et pourtant vif, rythmé, coloré, suggestif. Plamondon redonne à la prose une étincelle souvent perdue, à l’instar, dit-il, de son écrivain fétiche, l’objet de sa recherche – Brautigan. Le postmodernisme ressuscité dans la deuxième décennie du 21ème siècle.


lundi 19 février 2018

Leonard Cohen - Jeux de dames

Le premier livre d'un musicien que j'aime beaucoup. En fait, j'avais découvert Cohen grâce à Nick Cave dont j'étais un gros fan dans la fleur de mon âge. Je connaissais son nom aussi grâce à Pennyroyal Tea de Nirvana. Plus tard j'ai appris que ce n'étais pas le chanteur rock typique, mais bien un professeur d'université, un poète reconnu, en fait un des plus grands du Canada... En, à vrai dire, sa musique n'est pas du rock, du tout, sauf qu'on peut y ressentir une fibre rock, une attitude qui, au fond, se rapproche du rock. A lire ce premier roman du grand Montréalais, cette impression n'est que renforcée. Son héros, le jeune Juif de Westmount du nom de Lawrence Breavman, est une sorte de beatnik qui s'ignore, rétif à tout ordre immuable, à toute idée antipoétique de l'univers. Un être romantique qui carbure à l'amour et à la recherche d'une sensation spirituelle supérieure. Le fond du roman est attendrissant, émouvant, très beau. Quant à la forme, j'ai été bien moins ravi. Il faut préciser que j'ai lu le roman en français, et notamment la traduction de Michel Doury (éditions Christian Bourgeois, 2002). Le style m'a paru assez décousu et lourd, on a du mal à suivre une réflexion ou une ligne poétique, ce qui, dans le cas d'un poète d'un lyrisme assez fluide comme Cohén, est plutôt surprenant. Je suppose donc que la traduction n'est pas à la hauteur de l'original (mais ce n'est qu'une hypothèse). La lecture demandait un effort de concentration constant, qui pour sa part nuisait à la spontanéité de la lecture et ainsi compromettait l'expérience globale.
Malgré tout cela, j'ai ressenti une réelle "brèche" en moi qui a laissé la lumière pénétrer dans les dédales caverneux de mon âme tourmentée (ou blasée ?). Et j'ai adoré ce roman que je relirais un jour.
Un détail important : j'ai lu le roman en tant que résidant de Westmount (ou presque, ma résidence pour le moment se trouvant à la limite avec Notre-Dame de Grâce) et j'ai pu me promener devant la maison où Cohen est né, tout en lisant. L'exposition du MAC de Montréal consacrée à son oeuvre est toujours ouverte.

samedi 9 décembre 2017

Yves Bequchemin – Le Matou

Le roman raconte les aventures du jeune couple d’époux Florent et Elise Boissonneault. C’est un roman d’aventures épique, retraçant les péripéties traversées par les héros dans leur quête de prospérité économique, de calme et d’épanouissement familial. Ces aspirations sont systématiquement entravées pas le sinistre vieillard Egon Ratablavasky. En effet, il me semble que l’intrigue centrale du roman tourne autour dudit vieillard. La nature de ce personnage et surtout les motifs qui le poussent à affliger le jeune couple de ses coups de Jarnac restent opaques mais comme sur le point d’être révélées au lecteur, ce qui agace ultimement la curiosité de celui-ci. On veut enfin apprendre s’il s’agit d’un être surnaturel. Serait-ce le malin lui-même qui aurait trouvé une incarnation dans le corps de la vieille fripouille? La plupart du récit nous porte à le croire, mais d’autres épisodes sapent cette conjecture en suggérant qu’il s’agit d’un cas de démence sénile. Le début du roman nous avait plutôt mis sur la piste des motifs crapuleux, le vieillard étant vraisemblablement un escroc aguéri. Mais toutes ces hypothèses demeurent sans réponses jusqu’à la fin du récit, ce qui, à sincèrement parler, m’a un peu déçu. L’intrigue principale du roman s’est révélée un acte de grivèlerie, si je peux me permettre cette figure. Cette frustration mise à part, je trouve l’histoire du vieux très bien soutenue tout au long des pages, pleine d’enjeux philosphiques, religieux, moraux, etc. D’autre part, par cette « grivèlerie » même, Beauchemin semble nous dire que les agissements des gros bonnets resteront toujours opaques pour le commun des mortels, pour les gens du peuple. Le pouvoir sera toujours une affaire malsaine où la soif de subjuguer les autres emploiera tous les moyens connus et inconnus pour arriver à ses fins. Or, comme on l’espère souvent, le grand pouvoir, présomptueux et blasé, risque souvent de perdre de vue les petits, les enfants, les mouches et les minous, les jugeant indignes de son attention. Pourtant c’est bien Déjeuner, le matou de Monsieur Emile, qui aura raison du Mal, du moins provisoirement (on peut retrouver la même idée dans Le seigneur des anneaux).

J’ai trouvé le roman passionnant à biens des niveaux. Tous les personnages sont des originaux fort curieux et captivants. Seul bémol à ce niveau : pour moi, même si Monsieur Emile et son chat occupent une place sans doute spéciale et très importante pour le récit, le personnage reste quelque peu doucereux, articifiel, invraisemblable. Il n’a pas de caractère véritable et semble n’être là que pour susciter la symptahie, la compassion et l’indignation ou alors pour faire rire, mais d’une façon trop facile, gratuite, qui doit souligner le charme des mauvais sujets, des voyous sympathiques des milieux populaires (c’est aussi un peu le cas d’Ange-Albert).

Les revirements sont inattendus, toujours surprenants, révélateurs de perspectives insoupçonnées, bien que souvent non explorées jusqu’au bout.  C’est un roman bien américain, puisque les héros sont mus avant tout par leur désir d’action, par leur dynamisme, par leur soif de poursuivre la réussite, l’acommplissement. Même le Français Picquot possède des traits américains. Le seul personnage non-américain, c’est Ratablavasky, qui serait, d’après le récit, Tchèque d’origine. Je laisserai l’interprétation  culturelle de cette image de la slavité à d’autres, le sujet s’annonçant long à débattre. Je pourrais dire que Le Matou est également un véritable manuel de gestion des affaires, et plus particulièrement du domaine de l’hôtellerie. On apprend beaucoup sur la restauration, sur l’entreprenariat. Je m’en suis même inspiré pour m’essayer à la cuisine québécoise – j’ai concocté un pâté chinois avec une touche bulgare (matérialisée par le persil frais). Voici l’apparence de mon oeuvre d’art culinaire : 




Un roman ou les ténèbres sont toujours sur le point de conquérir le monde, mais où la simplicité populaire, de par sa force de caractère, de par son aspiration naïve mais infléchissable au bonheur, de par sa verve humoristique et burlesque, réussit toujours, parfois au dernier moment, de renverser la situation et de changer la donne.