Citations favorites

Vous vous défiez de vous-même, docteur Nelson. Vous feignez de croire à la pitié. Vous vous raccrochez à la pitié comme à un signe de salut. Vous pouvez toujours essayer. Soigner, guérir, de jour comme de nuit. Jusqu’à l’épuisement de vos forces. Certaines si lourdes fatigues ressemblent à la paix à s’y méprendre. Dormir comme une brute sans avoir le temps d’enlever ses chaussures. Se remettre debout à coup de volonté. Arracher un enfant à la mort. Triompher de la mort, des larmes plein les yeux. Du pus et du sang sur les mains. Voyez les parents pleurent d’émotion et de reconnaissance. On vous aime infiniment. Vous faites vraiment le nécessaire pour qu’on vous aime, d’ailleurs. Toute la vallée du Richelieu visitée et sauvée par vous. Vous sanglotez de joie, docteur Nelson. La paix elle-même vient à votre rencontre. A pas de velours. Dans un souterrain profond. Un instant de plus et l’édit sera proclamé au grand jour. En français et en anglais : “ Oyez braves gens de Sorel (William-Henry pour les Anglais), le docteur George Nelson de ladite paroisse est définitivement accepté, approuvé, reconnu, intégré par ladite paroisse de Sorel, dans le comté de Richelieu. Non seulement un paroissien intégral, un citoyen à part entière, mais un membre d’honneur de ladite société… ” Tout le comté est rassemblé sur la place de l’église, en plein soleil. Un tel triomphe. Une telle revanche. Une reconnaissance si totale. Docteur Nelson voici que vous laissez éclater votre joie trop bruyamment. Si bruyamment que Mélanie Hus que vous avez soignée et veillée avec tant de dévouement, se réveille soudain de la mort où elle est ensevelie depuis hier. Pousse un cri d’horreur. Vous désigne d’un geste de tout son bras décharné, interminable et rigide. Découvert ! Élève Nelson, vous êtes découvert ! Inutile de jouer le médecin des pauvres, le consolateur des affligés. Vous êtes découvert. Imposteur. Vous n’êtes qu’un imposteur. La foule se retourne contre vous. Hurle, menaçante. Tous les protestants sont des damnés. Un témoin s’avance, un deuxième, un troisième, puis un quatrième… Ils déclarent tous, sous la foi du serment “ qu’il y a un commerce criminel entre le docteur Nelson et Mme Tassy ”.
Anne Hébert, Kamouraska


Je m’efforçais de me tenir à égale distance du régionalisme et de l’universalisme abstrait, deux pôles de désincarnation, deux malédictions qui ont pesé constamment sur notre littérature. Y ai-je réussi ? c’est une autre affaire, j’indique une démarche. J’essayais de rejoindre le concret, le quotidien, un langage repossédé et en même temps l’universel. Je reliais la notion d’universel à celle d’identité.

Gaston Miron, Un long chemin


Aujourd’hui, je sais que toute poésie ne peut être que nationale quand elle convient, bien entendu, à l’existence littéraire. Le plus grand poète politique de l’Espagne, c’est Lorca, parce qu’il exprime au plus haut degré le fait d’être espagnol et homme à la fois. La littérature ici, c’est ma conviction, existera collectivement et non plus à l’état individuel, le jour où elle prendra place parmi les littératures nationales, le jour où elle sera québécoise. Elle sera québécoise dans le monde et au monde.
Gaston Miron, Un long chemin


Je dis que la disparition d’un peuple est un crime contre l’humanité, car c’est priver celle-ci d’une manifestation différenciée d’elle-même. Je dis que personne n’a le droit d’entraver la libération d’un peuple qui a pris conscience de lui-même et de son historicité.
Gaston Miron, NOTES SUR LE NONPOÈME ET LE POÈME

   l’amnésie de naissance
Où en suis-je en CECI ? Qu’estce qui se passe en CECI ? Par exemple je suis au carrefour Sainte- Catherine et Papineau, le calendrier marque 1964, c’est un printemps, c’est mai. CECI, figé, avec un murmure de nostalgie, se passe tout aussi bien en 1930 qu’en 1956. Je suis jeune et je suis vieux tout à la fois. Où que je sois, où que je déambule, j’ai le vertige comme un fil à plomb. Je n’ai pas l’air étrange, je suis étranger. Depuis la palpitation la plus basse de ma vie, je sens monter en moi les marées végétales et solaires d’un printemps, celui-ci ou un autre, car tout se perd à perte de sens et de conscience. Tout est sans contours, je deviens myope de moi-même, je deviens ma vie intérieure exclusivement. J’ai la connaissance infime et séculaire de n’appartenir à rien. Je suis suspendu dans le coup de foudre permanent d’un arrêt de mon temps historique, c’est-à-dire d’un temps fait et vécu entre les hommes, qui m’échappe ; je ne ressens plus qu’un temps biologique, dans ma pensée et dans mes veines. Les autres, je les perçois comme un agrégat. Et c’est ainsi depuis des générations que je me désintègre en ombelles soufflées dans la vacuité de mon esprit, tandis qu’un soleil blanc de neige vient tournoyer dans mes yeux de blanche nuit. C’est précisément et singulièrement ici que naît le malaise, qu’affleure le sentiment d’avoir perdu la mémoire. Univers cotonneux. Les mots, méconnaissables, qui flottent à la dérive. Soudain je veux crier. Parfois je veux prendre à la gorge le premier venu pour lui faire avouer qui je suis. Délivrez-moi du crépuscule de ma tête. De la lumière noire, la lumière vacuum. Du monde lisse. Je suis malade d’un cauchemar héréditaire. Je ne me reconnais pas de passé récent. Mon nom est « Amnésique Miron ». 

Le monde est noir puis le monde
est blanc
le monde est blanc puis le
monde est noir
entre deux chaises deux portes
ou chien et loup
un mal de roc diffus rôdant dans
la carcasse
le monde est froid puis le monde
est chaud
le monde est chaud puis le
monde est froid
mémoire sans tain
des années tout seul dans sa tête
homme flou, coeur chavirant,
raison mouvante
comment faire qu’à côté de soi
un homme
porte en son regard le bonheur
physique de sa terre
et dans sa mémoire le
firmament de ses signes
beaucoup n’ont pas su, sont
morts de vacuité
mais ceux-là qui ont vu je vois
par leurs yeux

Gaston Miron, NOTES SUR LE NONPOÈME ET LE POÈME

la dénonciation
Je sais qu’en CECI ma poésie est occultée en moi et dans les miens Je souffre dans ma fonction, poésie Je souffre dans mon matériau, poésie CECI est un processus de décréation CECI est un processus de déréalisation Je dis que pour CECI il n’est pas possible que je sois tout un chacun coupable. Il y a des complicités inavouées. Il n’est pas possible que tout le monde ait raison en même temps. Il y a des coupables précis. Nous ne sommes pas tous coupables de tant de souffrance sourde et minérale dans tous les yeux affairés, la même, grégaire. Nous ne sommes pas tous coupables d’une surdité aussi générale derrière les tympans, la même, grégaire. D’une honte et d’un mépris aussi généralement intériorisés dans le conditionnement, les mêmes, grégaires. Il y a des coupables. Connus et inconnus. En dehors, en dedans. Longtemps je n’ai su mon nom, et qui j’étais, que de l’extérieur. Mon nom est « Pea Soup ». Mon nom est « Pepsi ». Mon nom est « Marmelade ». Mon nom est « Frog ». Mon nom est « dam Canuck ». Mon nom est « speak white ». Mon nom est « dish washer ». Mon nom est « floor sweeper ». Mon nom est « bastard ». Mon nom est « cheap ». Mon nom est « sheep ». Mon nom… Mon nom…

En CECI le poème n’est pas
normal
L’humiliation de ma poésie est
ici
une humiliation ethnique
Pour que tous me voient
dans ma transparence la plus
historique
j’assume, devers le mépris,
ce comment de mon poème
où il s’oppose à CECI, le nonpoème.

La mutilation présente de ma poésie, c’est ma réduction présente à l’explication. En CECI, je suis un poète empêché, ma poésie est latente, car vivant CECI j’échappe au processus historique de la poésie. Dites cela en prose, svp ! You bet !

mais cette brunante dans la pensée
même quand je pense c’est ainsi
par contiguïté, par conglomérat
par mottons de mots
en émergence du peuple
car je suis perdu en lui et avec lui
seul lui dans sa reprise
peut rendre ma parole
intelligible
et légitime

Gaston Miron, NOTES SUR LE NONPOÈME ET LE POÈME


Comment dire ce qui ne peut se confier ? Je n’ai que mon cri existentiel pour m’assumer solidaire de l’expérience d’une situation d’infériorisation collective. Comment dire l’aliénation, cette situation incommunicable ? Comment être moi-même si j’ai le sentiment d’être étranger dans mon objectivité, si celle-ci m’apparaît comme opaque et hostile, et si je n’existe qu’en ma subjectivité ? Il appartient au poème de prendre conscience de cette aliénation, de reconnaître l’homme carence de cette situation. Seul celui-là qui se perçoit comme tel, comme cet homme, peut dire la situation. L’oeuvre du poème, dans ce moment de récupération consciente, est de s’affirmer solidaire dans l’identité. L’affirmation de soi, dans la lutte du poème, est la réponse à la situation qui dissocie, qui sépare le dehors et le dedans. Le poème refait l’homme. 

Gaston Miron, NOTES SUR LE NONPOÈME ET LE POÈME


commence ainsi la colonisation d’un coin de pays, puis de tout un continent : par le trafic des esclaves, on détruit les forces vives de ses peuples, puis on les dépouille de leurs richesses en les abandonnant aux bons soins de missionnaires qui vont se charger de leur faire accepter que le royaume du dieu chrétien n’étant pas de ce monde, il vaut mieux, pour son salut éternel, s’appauvrir en laissant les autres s’enrichir ((((ainsi connaîtra-t-on les joies du paradis, tandis que l’envahisseur brûlera dans le feu de l’enfer !)))) 
Victor-Levy Beaulieu, Bibi


les souverains nègres aiment presque autant la musique, la danse et le chant que ce qu’on peut trouver dans la caverne d’ali baba – aussi, les meilleurs musiciens, les meilleurs danseurs et les meilleurs chanteurs blancs prennent-ils la relève des artistes nègres et se présentent-ils sur scène, chacun y faisant son grand numéro de séduction : se sacrer soimême empereur du pokunulélé et roi du drelchkaffk a, c’est bien ; mais se faire consacrer par les ambassadeurs des grandes puissances d’europe, c’est encore mieux et autrement plus efficace : après une telle reconnaissance, toute action que talou voudra bien entreprendre, même guerrière et sanguinaire, sera considérée comme légitime et encouragée
Victor-Levy Beaulieu, Bibi


Le Kebek est la seule province française d’un pays anglais qui s’appelle le Canada. On voudrait bien en sortir pour devenir indépendant, mais nous sommes un peuple pacifiste et velléitaire aussi. C’est l’indécision qui nous détermine et cette indécision-là nous rend invisible au reste du monde. J’ai passé ma vie à écrire là-dessus, mais l’écriture ne peut pas grand-chose par-devers les autres et à peine se montre-telle utile par-devers le moi haïssable.
Victor-Levy Beaulieu, Bibi

Calixthe Beyala: 
Raymond Roussel décrit fort bien ce qui s’est passé sur tout le continent noir quand les Blancs l’ont colonisé, que dit Calixthe Beyala. L’empereur autoproclamé Talou VII du Pokunulélé et le roi, tout aussi autoproclamé, du Drelchkaffka, avec sa dizaine de femmes et sa trentaine d’enfants, qui règne sanguinairement sur ses sujets, n’est rien d’autre qu’un despote qui se sert de ses esclaves pour enrichir les Occidentaux qui, en retour, font semblant de l’accepter comme un des leurs. Ça existait au milieu du siècle dernier et, s’il y a quelque chose à ajouter làdessus, c’est encore comme ça en ce siècle-ci. D’où pour nous de l’Afrique noire toute l’actualité de Raymond Roussel.
Victor-Levy Beaulieu, Bibi

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