Une conversation avec Nick Cave

Ma vieille idole des années turbulentes de l’adolescence et de la post-adolescence, Nick Cave, est venu se produire dans mon nouveau chez moi – Montréal, dans un spectacle au format très particulier : un mélange de soirée entre chums, classe d’école primaire (où nous jouions le rôle des élèves, bien entendu), atelier de maître et session de psychothérapie. Et concert pour voix et piano, bien sûr. Dans un décor splendide et singulier : l’église Saint Jean-Baptiste de Montréal.


Il me sera difficile d’énumérer la foule de façons dont ce bonhomme a influencé ma vie, façonné la personne que je suis devenu, nourri mes rêves, peuplé et infesté mon imaginaire. Il m’a surtout inspiré pour faire de la musique, pour écrire des textes et avoir le courage et la force d’être ce que je suis, pour le meilleur comme pour le pire. Mais il m’a aussi imbibé d’angoisse, moi qui étais déjà suffisamment angoissé, subrepticement, au fil des années. C’était pour moi comme un ami distant et narquois (un peu comme je ressentais Kurt Cobain à l’époque) mais que j’admirais tout en lui en voulant un peu d’être si méchant. Comme un père que je détestais tout en m’agrippant à ses leçons, contenant l’envie d’enfreindre sa loi. Je l’ai enfreinte mais beaucoup plus tard, lorsque j’ai tourné le dos à toute cette gamme macabre dans mes goûts musicaux.



En fait, je continue de lui tourner le dos. Mais je me suis dit que la vie est courte, qu’il vaudrait mieux l’assumer telle quelle, revendiquer mes erreurs, les marques du passé, incarner pleinement mon propre être au monde.
Je l’ai découvert à l’âge de 15 ans, grâce à mon compagnon de pupitre du secondaire, Le Moha. Son père possédait une collection enviable de CDs d’art-rock (Nick Cave, Pink Floyd), jazz alternatif (Oregon, Tuxedomoon), rock alternatif (James). En fait, un salmigondis de styles et d’artistes de la gamme froide mais intrigante, riche en couleurs et en états. Je connaissais déjà la fameuse chanson avec Kylie Minogue, mais je ne supposais pas à quel point la musique de Cave était variée, riche, novatrice. D’un autre côté, « Where the Wild Roses Grow » résume bien la palette de l’Australien sourcilleux – son monde musical est lent, grave, oppressant, chansonnier, romantique, grotesque, clownesque et vulgaire. Mais aussi provocateur et subversif – il suffit de penser à l’étrangeté de l’idée même de cette collaboration hors norme, avec une diva pop cucul dans un décor tout aussi romantique que kitsch.

Eh bien voilà – je l’ai vu vingt-et-un ans plus tard, non plus dans la ville qui a abrité mes premières mutations cave-esques, mais bien dans une ville que je n’aurais jamais cru habiter un jour (je continue d’avoir de la misère à y croire). Tout près de ma gargote portugaise préférée, dans une Montréal de plus en plus automnale. À deux pas de l’avant-dernière demeure du grand inspirateur de Cave – Leonard Cohen.
Il me sera pénible de décrire tout ce que j’y ai pu vivre et ressentir. C’est difficile de faire le journaliste quand on est bouleversé par ce qu’on voit. D’autres ont déjà décrit la soirée de leur propre plume. Le format particulier de la tournée (qui a débuté en Europe) a sûrement fait l’objet de longues analyses et méditations. C’était une soi-disant « conversation », mais affectant plutôt la forme d’une entrevue, voire d’un interrogatoire de Cave.



Des gens déversaient leurs angoisses, partageaient leurs souffrances passées ou actuelles, d’autres tentaient de lui chercher des noises (en l’accusant d’avoir été trop dégoûtant envers Mick Harvey, chose que Cave a nié), d’autres enfin essayaient carrément de se moquer de lui (en lui demandant de leur chanter « Happy Birthday » - défi que Cave a relevé avec humilité et stoïcisme) ou bien de l’interpeller en français, bien qu’il fût évident que le Roi des corneilles noires ne parlait pas la langue de Corneille ou de Michel Tremblay. Mais il y avait surtout ceux qui lui ont parlé de la passion que la beauté de sa musique leur insuffle.






Le choix des pièces était assez varié – de chansons classiques comme « The Ship Song », « Weeping Song » ou « The Mercy Seat », en passant par des ritournelles enchanteresses plus récentes (« Jubilee Street », « Girl in Amber »), à des chansonnettes religieuses déroutantes comme « God is in the House », pour finir sur le récit sanglant de « Stagger Lee » (que Cave avait initialement dit ne pas avoir l’intention de jouer, puisqu’on était dans une église). L’éternelle ambivalence qui lui est propre!




On avait éteint nos appareils mobiles, à la demande de notre hôte. Il nous a autorisé à le prendre en photo pendant une minute, après quoi il nous a enjoint « Now put your fucking phones away! ». Et pour cause – l’absence d’Internet nous a permis de nous plonger complètement dans la « conversation », d’où son effet thérapeutique.





J’ai pré-commandé en ligne son nouvel album double, qui doit paraître dans moins d’une semaine, « Ghosteen ». J’ai aussi acheté un T-shirt avec le logo du site The Red Hand Files, que Cave est en train de créer avec la collaboration de ses milliers d’admirateurs. J’achète rarement des articles de musique autres que la musique elle-même. Mais dans ce cas, je sens que c’est différent – je veux montrer mon affinité avec la philosophie de Cave, quelque décousue qu’elle soit.

Voici une vidéo que j'ai tournée en faisant la queue devant l'église.




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