Michel Tremblay - Les Belles sœurs


Tant d’encre a coulé au sujet de cette pièce incontournable du théâtre québécois que mon grain de sel y serait vraiment superflu. Je n’ai vraiment rien à ajouter aux analyses des mille critiques et scientifiques qui ont décortiqué la pièce. L’édition que j’ai sous la main date de 1972, parue chez Lemeac. J’ai eu la chance de l’acheter lors d'une solde organisée par le club des amis de la Bibliothèque de Westmount. Le texte de a pièce est suivi de plusieurs critiques parues dans la presse dans les années qui ont suivi sa première représentation, en 1968. En guise d’analyse, je vais simplement citer une des critiques plus tardives, couvrant la troisième représentation de la pièce. C’est un compte-rendu en anglais qui résume bien la complexité du contexte politique, culturel et social indispensable à l’intelligence du texte. Il porte sur le tollé que l’usage exclusif du joual a soulevé dans le champ littéraire de l’époque. 

It astonishes me that the playwright found it necessary to justify his genius for capturing burningly live speech, by explaining the need for his characters to speak as they actually do speak. O’Neil’s farmers; Gorki’s bums, O’Casey’s Irishmen spoke their natural idioms without apologies.
Zelida Heller, The Montreal Star du 25 mai 1971


Il me semble même que cette question continue d’être épineuse et donc d’actualité : la pièce de Tremblay continue d’être perçue comme menaçante pour un certain statu quo, pour une certaine illusion sociale que d’aucuns ont intérêt à entretenir, afin d'empêcher le véritable renouveau du Québec, à la façon du clergé à l’époque. J’irai jusqu'à avancer que des milieux de la même trempe sont actuellement, en 2019, aux commandes de la province. Car le nationalisme* ne relève pas de la compréhension ou de l'amour du peuple. Tout au contraire, il mantient une illusion et prévient le progrès et le bien-être au nom d'une certaine idée fantasmagorique du pays et de ses habitants. Or le progrès commence pas la lucidité, humble et impitoyable. Pour guérir d'un mal, il faut le comprendre, le voir, le nommer. Ce n'est pas xénophobie et la haine qui vont nous aider à y parvenir.
Venant d'un pays au passé totalitaire, je peux très bien comprendre les dangers des représentations idéalisées du peuple. C'est exactement cela que Michel Tremblay se proposait de combattre en déconstruisant l'image des plus illustres francophones d'Amérique.
Au fond, la condition des Belles-soeurs n'a rien de spécifiquement québécois, il me semble. C'est la condition de bien des américain(e)s ou européen(ne)s aussi, même de nos jours. La platitude, la bêtise, la bigoterie et l'hypocrisie sont autant des "valeurs" d'une catégorie sociale omniprésente.

* Quand je dis nationalisme, j'exclus une certaine forme idéaliste et libertaire qui a caractérisé le Québec de la Révolution tranquille, proche du nationalisme romantique qui soulève d'ordinaire les peuples colonisés à un moment de leur histoire. Ce nationalisme romantique était, dans une grande mesure, celui du PQ (je mets l'emphase sur était). Car le nationalisme de la CAQ n'est pas orienté vers l'action, il ne souhaite libérer personne. Il exploite la peur et travaille à la stagnation, à l'immobilisme. C'est un nationalisme réactionnaire, de droite, à la différence de celui dont était censé s'inspirer le PQ.


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