mercredi 2 mai 2018

Marc-Alain Wolf - Un garçon maladroit

Un roman pour le moins étrange. L’histoire d’un garçon « maladroit », c’est-à-dire extrêmement introverti, au point de laisser craindre l’autisme, qui se révèle un génie des mathématiques (et donc, le livre nous le laisse entendre, de l’informatique), mais aussi un bienfaiteur de l’humanité aux idées messianiques et aux ambitions déicides (il veut supplanter Dieu en éliminant les guerres, la faim et la mort). En fait, l’action est tant invraisemblable (l’extrême densité de la narration joue aussi pour créer cette impression) que je me demandais constamment s’il ne s’agissait pas d’un schizophrénique pur et simple (hypothèse que la fin du roman semble corroborer). Sincèrement, je pense que l’idée du livre est intéressante, mais il est mal écrit – trop schématique, sans aucune profondeur du personnage, avec des revirements peu motivés (p. ex. le changement dans ses rapports avec Valérie), une langue terne et une narration monotone (aucun changement de point de vue). En fait, le récit tient davantage du portrait (énumération de traits sans axe événementiel) que de la narration. D’autre part, le livre regorge de détails qui semblent nés d’une imagination malsaine et morbide, ce qui discrédite en quelque sorte l’auteur, à mes yeux.

samedi 7 avril 2018

Sonya Kaleva-Anguelova - Eux autres


Eux autres (Montréal, Christian Feuillette éditeur, 2006, 178 p.) est un recueil de nouvelles de l’écrivaine québécoise d’origine bulgare Sonya Anguelova (c'est ainsi qu'elle signe ses autres textes). C’est son seul recueil de nouvelles proprement dites, à côté, entre autres, du roman Sans retour, des recueils de miniatures (sortes de poèmes en prose) Abécédaire des années d’exil et Ce qui demeure et du recueil de poésie Totems. Une bibliographie exhaustive est proposée sur le site L'Île. Les nouvelles procèdent pour la plupart de l’observation des autres, des personnes que l’auteure prend pour objet d’écriture, et plus particulièrement des représentants de la société québécoise. L‘angle depuis lequel cette observation s’effectue est variable et agile au fil des pages. Dans certains cas, l’attention se déplace vers le sujet de l’énonciation qui se lance dans l’introspection. La posture de l’auteure est tantôt engagée (en notamment un engagement socialiste assumé si problématisé, dans La socialiste attardée, Le concierge, Bol, La flûtiste, Le cordonnier, Les débutantes), tantôt existentielle (Le soldat) et parfois colorée d’humour (Droguée, La prématurée, La coquette, La sophistiquée). Mais, tout compte fait, c’est l’engagement social qui prédomine. La narratrice se rebiffe contre la discrimination ethnique, la xénophobie, l’exclusion des immigrants (Tannée, Billy, Les sales et le propre, Ces gens-là), dénonce divers aspects de la société québécoise (Le vrai mâle, Malade, que j’ai aimé particulièrement, La sorcière, Le critique de théâtre, Les oubliés), donne la parole à sa dignité féminine intransigeante qui pourrait dialoguer de façon intéressante avec l’effervescence féministe que connaissent les derniers mois (L’amoureuse, L’indépendante, La meurtrière, Mercedes). Malgré cette polyvalence du discours, le recueil laisse percevoir un certain mouvement d’ensemble, comme s’il s’agissait d’un long récit fragmenté et impressionniste, celui de l’immigration de l’héroïne (qui est sans doute un double littéraire de l’écrivaine). Ce fragmentaire, bien américain d’esprit, est le même que l’on retrouve dans les autres œuvres d’Anguelova, mais la particularité de ce recueil est la présence plus prononcée de l’humour. Déployant une langue riche et précise qui vient étoffer la simplicité gracieuse de la narration, les textes se lisent d’une traite, intriguent, amusent, rendent complice tout en préservant une honnête crudité et une modestie qui font du bien au lecteur fatigué d’un monde artistique de plus en plus fanfaron. La dernière nouvelle, La fille prodige, partage les traits de toutes les autres et clôt l'ensemble d'une manière significative (elle dialogue, au niveau thématique, avec le roman Sans retour dont elle complète la fable). 

mardi 13 mars 2018

Eric Plamondon - Mayonnaise


Une mosaïque de fragments. Une histoire impersonnelle (celle d’un personnage historique, Richard Brautigan) nourrie d’anecdotes, d’historiettes curieuses et de renseignements encyclopédiques présentés pêle-mêle avec des digressions de toute sorte : des réflexions sur la vie, sur n’importe quoi, de petits poèmes, des extraits de journaux… La vie dans toute sa splendide et monotone variété. Un langage simple, parlé, épuré de tout artifice (du moins en apparence), presque antilittéraire et pourtant vif, rythmé, coloré, suggestif. Plamondon redonne à la prose une étincelle souvent perdue, à l’instar, dit-il, de son écrivain fétiche, l’objet de sa recherche – Brautigan. Le postmodernisme ressuscité dans la deuxième décennie du 21ème siècle.


lundi 19 février 2018

Leonard Cohen - Jeux de dames

Le premier livre d'un musicien que j'aime beaucoup. En fait, j'avais découvert Cohen grâce à Nick Cave dont j'étais un gros fan dans la fleur de mon âge. Je connaissais son nom aussi grâce à Pennyroyal Tea de Nirvana. Plus tard j'ai appris que ce n'étais pas le chanteur rock typique, mais bien un professeur d'université, un poète reconnu, en fait un des plus grands du Canada... En, à vrai dire, sa musique n'est pas du rock, du tout, sauf qu'on peut y ressentir une fibre rock, une attitude qui, au fond, se rapproche du rock. A lire ce premier roman du grand Montréalais, cette impression n'est que renforcée. Son héros, le jeune Juif de Westmount du nom de Lawrence Breavman, est une sorte de beatnik qui s'ignore, rétif à tout ordre immuable, à toute idée antipoétique de l'univers. Un être romantique qui carbure à l'amour et à la recherche d'une sensation spirituelle supérieure. Le fond du roman est attendrissant, émouvant, très beau. Quant à la forme, j'ai été bien moins ravi. Il faut préciser que j'ai lu le roman en français, et notamment la traduction de Michel Doury (éditions Christian Bourgeois, 2002). Le style m'a paru assez décousu et lourd, on a du mal à suivre une réflexion ou une ligne poétique, ce qui, dans le cas d'un poète d'un lyrisme assez fluide comme Cohén, est plutôt surprenant. Je suppose donc que la traduction n'est pas à la hauteur de l'original (mais ce n'est qu'une hypothèse). La lecture demandait un effort de concentration constant, qui pour sa part nuisait à la spontanéité de la lecture et ainsi compromettait l'expérience globale.
Malgré tout cela, j'ai ressenti une réelle "brèche" en moi qui a laissé la lumière pénétrer dans les dédales caverneux de mon âme tourmentée (ou blasée ?). Et j'ai adoré ce roman que je relirais un jour.
Un détail important : j'ai lu le roman en tant que résidant de Westmount (ou presque, ma résidence pour le moment se trouvant à la limite avec Notre-Dame de Grâce) et j'ai pu me promener devant la maison où Cohen est né, tout en lisant. L'exposition du MAC de Montréal consacrée à son oeuvre est toujours ouverte.