dimanche 1 octobre 2017

Victor-Levy Beaulieu - Bibi

Victor-Lévy Beaulieu – Bibi

Impressions de lecture par Yavor Petkov


C’est le premier roman de Victor-Lévy Beaulieu que je lis. Je vais être franc. Tout d’abord, c’est un roman assez long et parfois très ennuyeux à lire. Des phrases à n’en jamais finir, sans queue ni tête, des délires de toutes sortes, un vrai supplice pour le lecteur. Cependant, la narration retrouve souvent des formes plus familières à la raison des mortels. Malgré l’éloquence indiscutable de l’écrivain, malgré sa veine et son souffle poétiques hugoesques, malgré des passages captivants et accaparants, c’était un bouquin ardu pour moi. D’autre part, je me demandais, surtout vers la fin du roman, si l’auteur n’a tout simplement perdu la raison, tant c’était délirant (il me rappelle les collages d’un artiste bulgare, Русчо Тихов / Roustcho Tihov[1]). Je prends en compte les références à Artaud et à Gracq, je comprends que l’auteur s’inscrit dans un certain paradigme surréaliste, mais tout de même, je me pose la question, trop bouleversé par des passages comme celui-ci :
« calixthe beyala t’avait prévenu : la vallée de l’omo est la vallée de la mort, peut-être parce que d’elle est venue l’humanité et que celle-ci, massacrée, massacrante, mutilée, mutilante, affamée, affamante, émoussée, émoussante, a bouclé sa bouche, de la barbarie supposée à la civilisation supposante, et de la civilisation suppurante à la barbarie pourrissante : il y a une fin à tout quand la faim est partout, nul julien gracq, nul antonin artaud, nul franz kafka ne pouvant à eux seuls conjurer les crotales gonies, crever le rire du démon, assécher les baves labiales qui mangent la chair, défaire l’obsession charnelle de l’abject, détruire la bestialisation affective et complète, la corporisation sexuelle totale, la crapulisation érotique intégrale, la collusion corps avec corps, la faim, autrement dit la faim, de la naissance à la mort, la faim qui mange tout et qui vomit tout »
La quantité imposante de mots qui pourtant ne sont pas toujours accompagnés d’un fonds consistent des propos, les volumes gargantuesques sortant de sous la plume de Victor-Lévy Beaulieu, de même que l’œuvre globalement colossale de l’écrivain, ont éveillé en moi le soupçon de la graphomanie.  
En même temps, je ne suis tout simplement pas assez intelligent ou assez érudit pour prétendre tout comprendre. De plus, comme on le sait, une ligne très mince sépare le génie de la folie. Foucault a déjà suffisamment fragilisé l’idée consensuelle que l’on se fait de la folie. Ainsi, je vais essayer de réfléchir sur le livre sans aucune prévention.
Comme déjà dit, le livre se situe lui-même dans une certaine tradition littéraire. Sont évoqués Raymond Roussel et ses Impressions d’Afrique. Je ne connais pas bien l’œuvre de Roussel, mais son fameux mou de veau est présent aussi dans Bibi. Etant donné la structure loufoque du texte, je me demande si Victor-Lévy Beaulieu n’a pas appliqué des procédés architecturaux inspirés de l’écrivain français. Le roman fait aussi référence à Antonin Artaud (le préféré de Judith, l’amante de Bibi) et son Ombilic des limbes. Apparaissent aussi les noms de Gustave Meyrink et de Raymond Abellio (d’où le paradigme du fantastique, des sciences occultes, l’ésotérisme, etc.), d’Ezra Pound, de Julien Gracq, avec son roman Au Château  d’Argol. Les Mystères d'Udolphe d’Ann Radcliffe et La chute de la maison Usher d'Edgar Allan Poe introduisent des teintes lugubres et gothiques à cette mosaïque littéraire. Ainsi, le lecteur est plongé d’emblée dans un monde surnaturel, irrationnel, mu par des pulsions invisibles. Il ne serait pas exagéré d’extrapoler que tous les personnages du roman ont le cerveau dérangé et sont pour le moins assez extravagants. On a affaire au délire libérateur, une approche d’esprit surréaliste, le délire déclencheur d’une intelligence accrue du monde :
« (((((les mots ne m’appartiennent pas en propre, ils sont la représentation objective du monde, ils sont la cristallisation sourde et multiforme de la pensée de l’univers, de tous les modes de pensée))))) – pour la première fois, je ne cherche pas à savoir si mes phrases sont mal formées, si les liens manquent entre elles, si les mots dont je remplis les pages sont porteurs de sens ou bien totalement insignifiants – le fleuve souverain s’est mis à couler, bien loin de la maison familiale, dans le royaume des êtres surréalistes, cyclopes, sirènes, chimères, centaures, dragons, reptiles, rats et chevaux : même la truie gelée dans l’espace, avec les cochonnets se tenant à ses tétines enflées, ça ne m’angoisse plus : comme tout le reste, c’est chargé d’une formidable énergie libérante ; même mon sexuel s’en trouve tout excité, se dressant sous la table comme pour chercher fébrilement l’anus du soleil »
« ma conscience, ma culpabilité et mon remords, je les ai laissés rue monselet, dans ma famille ; ici, j’apprends à naître autrement, j’apprends à sortir de ma ténèbre comme le cheval de la mythologie chthonienne, j’apprends l’art du surgissement, j’apprends à galoper des entrailles de la terre aux abysses de la mer, j’apprends comment passer du fils de la nuit au fils du ciel, comme j’imagine que le sont les oncles jumeaux, mais sans s’en rendre compte, leur mémoire se montrant trop imparfaite, leur culture trop déficiente pour qu’ils puissent comprendre le fond de leur nature, cette contradiction non résolue, cette rupture dans l’indifférenciation collective, cet éclatement de la forme et du sens comme judith me l’a appris en me citant plusieurs passages de ce livre sur les jumeaux qu’elle a acheté à la librairie de victor téoli))))) »
La référence à Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry révélerait le modèle d’écriture qui aurait inspiré Beaulieu.
Une saisie critique du monde du livre présente du même coup une autre conception organique, surréaliste de l’écriture :
« lorsque je dois voyager comme je le fais depuis bientôt trois ans, les choses se présentent bien autrement que dans mon chez nous aux Trois-Pistoles : je n’ai pas encore pris mon siège dans l’avion qu’une soif incandescente se jette sur moi, et c’est impossible que j’y résiste ; sinon, j’ai la fâcheuse sensation que mon corps va se désintégrer avant même qu’on ne soit monté au-dessus des nuages – ((((((pourtant, je n’ai pas le mal de l’air, je peux regarder à l’extérieur de l’avion et j’y prends un certain plaisir, surtout quand l’avion, à cause des turbulences, se met à ressembler au bateau ivre d’arthur rimbaud et tangue vertigineusement – d’où me vient donc cette frénésie pour l’alcool aussitôt que je m’en vais de chez moi, comme quand j’étais jeune écrivain et éditeur, que je participais à ces foires du livre en europe, mais ne le faisais jamais à jeun parce que je détestais m’y trouver, ces hauts lieux d’un culte malsain, si hypocrite, qui défait le peu d’écriture dont tu peux être l’auteur, tant de clinquant et de grandiloquence surannée, à culpabiliser n’importe qui croyant que les mots n’existent pas pour rien, qu’ils ont pour ainsi dire un droit de surréalité, sinon on sombre dans cette situation décrite à max brod par kafka quand il lui disait : « J’ai ce poids sur l’estomac, comme si mon estomac était un homme et se préparait à pleurer : est-ce si bon que cela ? »)))))) »
Une conception migrante (cf. migration des représentations) aussi :
« – Je ne m’ennuie jamais, peu importe ce que je lis, que je dis. Je ne cesse jamais de désapprendre.
– Vous désapprenez ? qu’elle dit. Qu’entendez-vous par désapprendre ?
– C’est ce à quoi les livres, quand ils en sont vraiment, doivent servir : nous délivrer de nos idées reçues, de l’exotisme dont elles sont parées, et nous rapprocher le plus possible de la vérité, que je dis. »
La présence d’une isotopie diabolique et macabre se laisse elle aussi observer. Reptiles, batraciens, scènes blasphématoires (cf. devant le prie-dieu), perversions de diverses sortes  – on se trouve dans un univers comme ensorcelé. Ce n’est pas par hasard que la « chapelle des abîmes » et la chambre de Bibi se trouvent dans le souterrain, dans la cave, allusion à l’Enfer :
« quand j’ai fait la connaissance de judith dans l’arrièreboutique de victor téoli, peut-être n’ai-je pas vu qu’elle est une émanation des profondeurs, mille fois plus redoutable, mille fois plus insidieuse que la réalité, mille fois plus démoniaque que tous les esprits mauvais rassemblés dans le ventre guerrier du monde »
 La cruauté qui abonde en Afrique, les piques anticléricales particulièrement méchantes confèrent au texte une saveur athée assumée. Ainsi pourrait-on qualifier le roman de gothique.
Curieusement, le surnaturel cohabite fort bien avec des réflexions très rationnelles, tout à fait concrètes, épousant un tout autre registre du discours, sur la politique, le colonialisme et l’impérialisme, tant à propos de l’Afrique noire qu’à propos du Québec. Voici quelques extraits que je trouve bien avisés et pénétrants :
« commence ainsi la colonisation d’un coin de pays, puis de tout un continent : par le trafic des esclaves, on détruit les forces vives de ses peuples, puis on les dépouille de leurs richesses en les abandonnant aux bons soins de missionnaires qui vont se charger de leur faire accepter que le royaume du dieu chrétien n’étant pas de ce monde, il vaut mieux, pour son salut éternel, s’appauvrir en laissant les autres s’enrichir ((((ainsi connaîtra-t-on les joies du paradis, tandis que l’envahisseur brûlera dans le feu de l’enfer !)))) » ***
« se sacrer soimême empereur du pokunulélé et roi du drelchkaffk a, c’est bien ; mais se faire consacrer par les ambassadeurs des grandes puissances d’europe, c’est encore mieux et autrement plus efficace : après une telle reconnaissance, toute action que talou voudra bien entreprendre, même guerrière et sanguinaire, sera considérée comme légitime et encouragée ; mais au-delà de la musique, de la danse et du chant, ce que les ambassadeurs tiennent pardessus tout à démontrer, c’est leur supériorité en tant qu’artistes, ce qu’ils proclament c’est : nos musiciens ne jouent pas que sur des tam-tams primitifs, ils savent inventer des instruments complexes, de véritables machines aux sons illimités ; nos danseurs ne se contentent pas de faire prières par leurs corps pour que tombe la pluie ou que revienne le soleil, ils sont la pluie, ils sont le soleil, ils sont toutes les étoiles du ciel et ce qu’il y a encore au-delà du ciel ; nos chanteurs, dont on a trafiqué les cordes vocales, ne sont pas de simples troubadours, mais de puissantes machines technologiques capables, pour ainsi dire en un clin d’oeil, de vous faire passer d’une gamme de sentiments simples à l’émoi simultané et totalisant de plusieurs portées ! »
« Je ne suis pas certaine que dans le Cameroun que j’ai connu, l’idéalisme était quelque chose qui pouvait exister, même si la devise de mon pays est paix, travail et patrie, qu’elle dit. Dans cette province septentrionale où j’enseignais à l’école primaire, presque tout le monde était analphabète. Il aurait fallu construire des écoles, former des enseignants, mais le Cameroun était toujours au bord de la faillite quand il ne sombrait pas dans la guerre civile. En 1982, quand Paul Biya a été élu président, on a inventé un mot pour décrire le nouveau régime politique : la démocrature.

« – Les apparences de la démocratie, mais la réalité du despotisme, que je dis.
– Le pouvoir ne faisait rien d’autre que de surveiller, il interdisait tout autre parti politique que celui du président, qu’elle dit. Les opposants, on les mettait en prison ou en résidence surveillée. Les syndicats étaient infiltrés par la police et les salaires étaient si bas que, pour seulement survivre, les fonctionnaires se laissaient corrompre. Quand le peuple s’est mis à manifester parce qu’il crevait de faim, ce fut la répression sanglante. J’étais désespérée, et c’est pourquoi je suis venue au Gabon. »
« – Le pays a d’abord été colonisé par les Allemands, qu’elle dit. Après la première Guerre mondiale, on a confié la tutelle du Cameroun aux Français et aux Anglais, les Français au sud, les Anglais au nord. Quand la décolonisation a eu lieu, le Cameroun français et le Cameroun anglais ont formé une république fédérale, qui est très rapidement devenue une république tout court. Depuis, c’est la politique de la carotte et du bâton, selon ce qu’on espère tirer de la Grande-Bretagne ou de la France.
– Ça ressemble à ce qu’on vit au Kebek, que je dis. On a d’abord été une colonie française, puis anglaise, mais le Kebek d’aujourd’hui est la seule des provinces du Canada qui soit en majorité française dans une confédération qui aimerait bien nous voir disparaître. Nous résistons du mieux que nous pouvons, mais les Canadiens anglais, comme leurs ancêtres britanniques, sont racistes, militaristes et, en général, d’une pensée basse de plafond. Ainsi, nous avons souvent l’impression, tellement nous sommes différents, d’être des exilés intérieurs dont les chefs sont des rois-nègres à la solde du grand capital anglo-saxon.
– Vous êtes libres, tout de même, qu’elle dit.
– De quelle liberté parle-t-on quand l’avenir de ce que vous avez été et de ce que vous êtes ne dépend plus de vous ? que je dis. Au Cameroun, vous aviez la démocrature. Nous, nous avons la libertatude. Et la libertatude, ça a presque le même sens que le mot hébétude. Nous sommes les nègres blancs de l’Amérique, a écrit l’un de nos grands écrivains engagés, Pierre Vallières. Et bien que blancs, nos roisnègres sont vraiment des rois-nègres, qui vendraient leur mère juste pour obtenir un peu de ce pouvoir anglo-saxon qui contrôle pour lui-même la richesse. »
Certaines de ces réflexions résonnent d’une voix juvénile, naïve. Par exemple, l’emphase et l’ardeur patriotiques du narrateur lorsqu’il parle du Québec et de son état de soumission coloniale tranchent singulièrement sur le ton cynique et délirant du reste du récit. On ne comprend pas aisément comment le jeune homme refermé sur lui-même est devenu un militant, un sujet si politisé :
« Le Kebek est la seule province française d’un pays anglais qui s’appelle le Canada. On voudrait bien en sortir pour devenir indépendant, mais nous sommes un peuple pacifiste et velléitaire aussi. C’est l’indécision qui nous détermine et cette indécision-là nous rend invisible au reste du monde. J’ai passé ma vie à écrire là-dessus, mais l’écriture ne peut pas grand-chose par-devers les autres et à peine se montre-telle utile par-devers le moi haïssable. »
La transition est plutôt supposée, imaginée que démontrée. De même, les références à Idi Amine Dada (qui est présenté aussi comme un cannibal) s’apparentent à des techniques de journalisme jaune, puisque le cannibalisme du président ougandien n’a pas été prouvé.
Les procédés typographiques et orthographiques de l’auteur sont eux aussi singuliers. Québec est systématiquement écrit Kebec. Montréal devient Morial, parfois Morial-Mort. Le Rang de la Rallonge se transforme en rang rallonge. Les noms propres sont, pour la plupart écrits avec une minuscule. Les parenthèses sont partout multipliées : quantuples au début du roman (« ((((( »), avec un nombre qui diminue au fur et à mesure (les parenthèses deviennent doubles (« (( ») vers la fin). De nombreux néologismes comme blanc-mange parsèment le discours. C’est comme si on pénétrait un univers très personnel, un monde fait à la mesure de son auteur, où Montréal n’est pas la métropole québécoise mais un endroit qui n’existe que dans l’imaginaire de Bibi.
La réitération accentuée de blocs de mots est aussi un procédé à remarquer, proche de l’épithète homérique. Un surnom comme Le Grand Bardeau Scieur de Longue Scie a déjà de quoi étonner, si l’on pense au fait que les surnoms sont censés épargner au locuteur des efforts locutifs et non pas en constituer des suppléments. D’autres groupements remarquablement longs et lourds sont souvent repris par le texte, p. ex. « l’impératrice du pokunulélé et reine du drelchkaffk a”, « sous les combles de l’hôtel du panthéon », « le gros pharmacien », etc. Les noms propres de personnes sont rarement abrégés mais plutôt déclinés en entier : Arnold Cauchon, Félicité Légère, Calixthe Belaya, Abé Abebé etc. Cette forme de référence induit un effet de distance ; le narrateur reste étranger à ces personnes, ce sont autant de phénomènes distincts de lui qu’il observe et décrit de façon objective, quelque peu respectueuse, comme un enfant qui reproduit chaque fois fidèlement la façon dont les choses lui sont introduites. Ainsi s’explique peut-être le passage suivant :
« ces moments-là que je passe avec le grand bardo scieur de longue scie et caïus picard me sont fort précieux, parce que j’y apprends pourquoi les romans que j’ai écrits jusqu’à maintenant sont des échecs : centré sur moi-même, avec pour seules références les sombres images venues de ma propre famille, je n’avais rien d’un créateur mais tout d’un juge, aussi dérisoire que celui qui préside la cour municipale de morialmort ; toutes les fois que j’ai écrit sur ma famille, je n’ai fait qu’enlever l’un de mes souliers pour le remplir de bière et obliger les autres à boire dedans par pur désir de vengeance ; on n’est pas au centre du monde, on se retrouve ou bien au-dessus ou bien en dessous, et la justice ne compte pour rien dans la place que t’assigne la société anarchique »
On est en droit de se demander si Judith est un personnage réel ou le fruit de l’imagination de Bibi. D’une part, il est curieux de constater qu’une fille possédant une rare érudition littéraire ait pu se former dans un milieu aussi inculte que le sien. Qui plus est, Abe Abebé suggère que, tout comme Patsy, qui se languit d’un fiancé quasi-imaginaire, Judith est pour Bibi une éternelle tentation de l’irréel.





Aucun commentaire:

Publier un commentaire