Gabrielle Roy - Bonheur d'occasion

Je n’ose pas trop parler de ce très grand roman de la littérature canadienne-française sans être préparé à l’avance, sans m’être documenté au préalable, sans avoir étudié sa réception et les principales lectures critiques avancées. J’hasarderai néanmoins quelques observations personnelles, sans prétention, ne serait-ce que pour garder une trace de mes propres impressions, me constituer un mémento de lecture.
Eh bien, c’est un roman très impressionnant dont on peut beaucoup parler sans en épuiser la richesse. C’est tout d’abord un roman social et réaliste. Il repose sur une analyse socio-économique à la fois méticuleuse et empathique. Les conditions de vie de la classe ouvrière montréalaise sont dépeintes d’un pinceau presque naturaliste, mais la profondeur psychologique, la perspicacité avec laquelle l’autrice scrute l’âme humaine plongée dans les environnements décrits est tout aussi remarquable. C’est aussi une histoire d’amour, et d’un amour passionné, irrépressible, destructeur, mais cette passion n’est pas confinée au prisme romantique, où l’amour ne s’explique que par lui-même : c’est bien une passion socialement, voire économiquement conditionnée. L’amour de Florentine Lacasse pour Jean Levesque s’alimente au droit de sa fascination devant l’ambition, l’avenir prometteur qu’incarne le jeune homme, devant la possibilité de s’évader des engrenages de l’indigence. Inversement, la jeune fille rappelle à Jean sa vulnérabilité sociale d’orphelin, ensevelie dans sa mémoire et gardée derrière des dehors persifleurs. En le re-sensibilisant à son propre passé, à son alter égo fragile, elle suscite aussi un sentiment amoureux, une impulsion protectrice. Mais ce n’est pas aussi simple que cela, puisque ce sentiment participe aussi de la pitié, dont Jean, comme on le comprend, se sert comme d’un aiguillon qui le propulse en avant, qui le ramène constamment à sa répugnance face à l’insuccès, à la pauvreté, et l’aide ainsi à ne pas dévier de sa route vers le succès. En bref, amour, ambition et complexes ne font qu’un tout. De même, la fin du roman, et plus particulièrement les dernières pages, nous révèlent une Florentine bien pratique, déjà bien éloignée de Madame Bovary, une Florentine qui sait assumer et se féliciter de son choix, de sa condition consensuelle, de ses compromis sentimentaux :
« Parfois elle éprouvait encore cependant comme un saisissement à la pensée de cet argent qui leur serait donné à elles, les femmes, pendant que les hommes risqueraient leur vie ; et puis, n'aimant pas ces réflexions, elle recommençait ses calculs ; elle se trouvait riche, elle se proposait d'acheter ceci et cela, elle se réjouissait au fond de la tournure des événements, car sans la guerre où seraient-ils tous ?... Elle se sentait un peu éblouie, très fière, très soulagée... »
Ainsi, le roman offre une réflexion assez profonde sur l’essence de l’amour. Est-ce un sentiment, une nécessité, un refuge, un vice ou bien tout cela à la fois ?
C’est aussi un récit de guerre, et notamment un roman historique de la Grande guerre et de ses répercussions au sein de la société canadienne-française. Des rapprochements avec Voyage au bout de la nuit de Céline me semblent possibles et intéressantes dans ce sens (d’autant plus que les deux romans exploitent de façon significative, à degrés différents certes, un parler populaire).
Les dialogues sont relatés de façon très scrupuleuse quant à la volonté de rester près du documentaire, du réel, de faire dans le reportage. L’expérience de journaliste de Roy y a est sûrement pour quelque chose.
Je dois avouer que la plupart du roman était pour moi franchement déprimante, glauque et presque lugubre, désespérée et sans issue. C’est bien sûr un point de vue choisi, une solution d’auteur, puisque la vie, comme le dit Maupassant, « ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit ». Je me demande si ce côté à la fois tourmenté et désespéré ne caractérise pas la littérature canadienne-française, ou du moins une période considérable de son développement (la veille et le lendemain de la Révolution tranquille). Voici un des derniers paragraphes du texte, qui suggère par une image naturelle, ce sentiment d’inéluctabilité de l’échec, de damnation :
« Le visage collé à la vitre, Emmanuel vit fuir les barrières du passage à niveau, le Sacré-Cœur de bronze, l'église, la cabine de l'aiguilleur montée sur pilotis. Il aperçut un arbre, dans un fond de cour, qui poussait ses branches tordues entre les fils électriques et un réseau de cordes à linge. Ses feuilles dures et ratatinées semblaient à demi mortes de fatigue avant même de s'être pleinement ouvertes. »

Je dois aussi avouer que j’ai été souvent fatigué par la longueur de certaines descriptions, par la faiblesse du rythme narratif. N’empêche que la richesse des idées, l’acuité de l’analyse psychologique et la peinture du décor jouant sur différentes teintes du gris et du terne font de ce roman un texte à relire gravé pour toujours dans ma mémoire.

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