mardi 4 juillet 2017

Gustave Flaubert - Salammbô

Alfons Mucha (1896), Salammbô

Salammbô de Gustave Flaubert

J'ai trouvé le roman carrément difficile à lire. Un langage ardu, austère, avec des phrases dont l'enchaînement est souvent peu évident, où l'on se demande souvent à quel objet exactement tel ou tel pronom personnel se rapporte... En fait, j'ai l'impression que Flaubert imite le style d'un auteur antique comme Tite-Live (qui fut, autant que je sache, l'un des rares auteurs à parler de Carthage, et il me semble donc tout à fait possible que Flaubert s'en soit inspiré). On y observe décidément le décousu des auteurs antiques, ainsi que leur goût des énumérations, du répertoire, animé d'un esprit documentaliste, balzacien. La violence des scènes lance un véritable défi à Games of Thrones.
En fait, le roman est enrichissant pour approfondir sa connaissance du style de Flaubert, mais à part ça, il m'a laissé perplexe. On pourrait par ailleurs, quelque surprenant que cela puisse paraître, dresser un parallèle entre Salambo et Mme Bovary : toutes les deux sont en quelque sorte victimes de leur passion, de leur fourvoiement sensuel, de leur inadéquation à leur temps.
Lire le roman en français est un vrai défi pour un francophone non-natif, puisque l'expression est tortueuse, fuyante, d'une imagerie non intuitive pour le lecteur contemporain. J'en avais abandonné la lecture, commencée il y a bien du temps et reprise récemment. Je suis content de moi-même : le défi a été bien relevé. Je recommande le livre aux explorateurs curieux et ambitieux du patrimoine littéraire français.

Passage à retenir (la partie concernant le discours est très intéressante) :

"Mais le Suffète revenait toujours à Mâtho, sous prétexte de renseignements militaires. Il ne comprenait rien à l'emploi des heures qu'elle avait passées dans la tente. En effet, Salammbô ne parlait pas de Giscon ; car, les mots ayant par eux−mêmes un pouvoir effectif, les malédictions que l'on rapportait à quelqu'un pouvaient se tourner contre lui ; et elle taisait son envie d'assassinat, de peur d'être blâmée de n'y avoir point cédé. Elle disait que le schalischim paraissait furieux, qu'il avait crié beaucoup, puis qu'il s'était endormi. Salammbô n'en racontait pas davantage, par honte peut−être, ou bien par un excès de candeur faisant qu'elle n'attachait guère d'importance aux baisers du soldat. Tout cela, du reste, flottait dans sa tête, mélancolique et brumeux comme le souvenir d'un rêve accablant ; et elle n'aurait su de quelle manière, par quels discours l'exprimer."

In Koli Jean Bofane - Congo Inc. Le testament de Bismarck

Congo Inc Le testament de BismarckCongo Inc Le testament de Bismarck by In Koli Jean Bofane
My rating: 3 of 5 stars

Après une ouverture emballante, la suite du roman m’a un peu déçu. Les personnages, l’intrigue, le sujet et surtout les réalités représentées sont certes intéressantes, présentent des originalités. La langue et le ton sont aussi à remarquer. Le français est recherché et travaillé, avec un soin du détail qui paraît propre à l’auteur, mais aussi une cadence que l’on serait tenté de croire impreignée d'une sensibilité congolaise. La richesse de vocabulaire est impressionnante (et susceptible de décourager les lecteurs étrangers moins expérimentés, p. ex. les apprenants de français). J’ai aussi apprécié les descriptions du jeu vidéo, des opérations informatiques, des réalités de la mondialisation… autant de domaines lexicaux que l’on est peu accoutumé à découvrir dans une œuvre de fiction. Un humour à la Dany Laferrière perce ça et là et inscrit le texte dans le sillage d’une littérature migrante, post-postcoloniale.
Et pourtant, je trouve que le manque de profondeur psychologique des personnages, leur schématisme alourdit la narration, rend le texte peu vraisemblable et l’apparente à l’anecdote, au trait d’esprit. J’ai du mal à appréhender ce texte comme un roman. Pour tout dire, je me suis ennuyé pendant la plupart du temps et j’ai failli abandonner la lecture.
J’apprécie la fin plutôt désabusée, modeste, point pompeuse du roman (cf. « Epilogue »). Sans emphase superflue, d’une sécheresse de ton apaisante, l’auteur semble rappeler le propos de son livre – informer, montrer, sensibiliser, bref parler du monde aujourd’hui, peu importe la modalité exacte du discours. C’est du moins la façon dont j’ai ressenti cette clôture de l’ensemble romanesque.
Donc, somme toute, je ne regrette point d’avoir lu ce livre et je redemanderais du In Koli Jean Bofane.

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Régine Robin - La Québécoite



C’est un livre emblématique, un livre phare des écritures migrantes au Québec. On peut le considérer comme un manifeste de ce soi-disant courant littéraire. En effet, Régine Robin jette les bases d’un style, d’une technique d’écriture qui se fasse l’expression de la « parole migrante » dans ce qu’elle a de déboussolé, de mouvementé, de « baroque ». Ce n’est pas tant une LITTERATURE migrante, mais bien une ECRITURE migrante. 
Pourquoi manifeste ? Parce que le roman non seulement raconte, mais aussi commente sa propre genèse. Il est à la fois la parole migrante et l'instance qui théorise sur cette parole, ce qui constitue le caractère récursif, réfléchi et finalement damné (sans issue) de la prise de parole migrante.
Voici quelques passages éclairants à ce propos :

p. 192-193 :



p. 203
Le discours auctorial va jusqu'à concevoir sa propre réception  (pp. 204-205) :



Le livre a fait couler beaucoup d’encre dans les milieux académiques et critiques et a inspiré tout un discours du pluralisme littéraire et du nomadisme culturel qui s’est un peu éteint avec la fin du 20ème siècle, mais qui risque de ressusciter (et à raison), d’autant plus que la question de la diversité connaît un regain d’intérêt.
A en croire Robin, dans la postface à cette nouvelle édition du récit :

(p. 207)
Ceci dit, comme c’est le cas d’ailleurs de bien des manifestes, le roman reste sans successeurs véritables, cette écriture ne trace pas un sillon dans la littérature québécoise, puisque les autres écrivains que l’on qualifie de migrants adoptent souvent un style d’écriture plus traditionnel. Chez eux, la migration se présente davantage au niveau des thèmes ou de l’imaginaire et moins au niveau de la « forme ».

Mon avis personnel est que le projet de l’auteure est fort intéressant et prometteur et je regrette qu’il n’ait pas engendré sa propre succession. En même temps, le texte est, il faut bien le dire, difficile à lire, passablement fastidieux à des moments. J’ai failli abandonner le livre à plusieurs reprises en me disant que c’était le bouquin le plus ennuyeux que j’aie jamais lu. Il faut reconnaître aussi que je le lisais par petits morceaux, dans des bus et des tramways, avant de m’endormir, en sirotant mon café, etc. et que ce n’est pas le genre d’ouvrage à accompagner ce type de moments. La Québécoite a besoin d’accaparer son lecteur pour lui parler. Il faut s’imbiber de la dérive migrante, y plonger, s’en aller à vau-l’eau avec la narratrice, laisser sa « mémoire sombrer avec armes et bagages » pour sentir le vertige à la fois effrayant et enrichissant de la parole robinienne. Bref, en tant que l’amorce d’un projet qui se voulait de longue haleine, certes imparfait mais plein d’avenir, La Québécoite mérite pleinement son statut d’œuvre importante. J’ai acheté aussi L’immense fatigue des pierres que je suis impatient de lire.

John Kennedy Toole - The Neon Bible

The Neon BibleThe Neon Bible by John Kennedy Toole
My rating: 4 of 5 stars

Rather dark, but powerful and sensitive. Read in Bulgarian, in the "Съвременник" magazine. A good old-fashioned translation which made me think of my childhood reader's experience (with novels like 'Tom Sawyer', 'The Loneliness of the Ling-Distance Runner', etc.) Definitely a good book! Of course, made me also think of one of my favorite albums of Arcade Fire :)

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Dany Laferrière - Le goût des jeunes filles

Dany Laferrière. Le goût des jeunes filles (version remaniée par l’auteur) (VLB éditeur, 2004)
Photo reprise du site caribbeanstyle.me

Le titre du roman fait écho à A l’ombre des jeunes filles en fleurs de Proust. Tout comme le narrateur proustien, Vieux Os finit par s’infiltrer parmi les jeunes filles qu’il a pris l’habitude d’espionner langoureusement. Le personnage pubère, vivant avec sa mère et ses tantes (dont l’une est prénommée Gilberte, comme Mlle Swann), est fasciné par la vivacité et la beauté de ses voisines, toutes des adolescentes qu’on pourrait dire de petite vertu.  Laferrière, tout comme Proust, pratique ici une pensée fleuve : il se laisse dériver. Il va encore plus loin dans cette direction dans ses romans qui ne font pas partie du cycle américain, p. ex. L’art presque perdu de ne rien faire.
Ce quatrième roman du cycle fait lui aussi état de l’importance du détail, de la puissance parfois sournoise et souterraine des petits bidules susceptibles de chavirer le bateau. Ce niveau microscopique des choses relève le plus souvent du charnel, du sensuel. Une opposition chère à l’auteur est en effet celle entre la raison qui se croit aux commandes de tout (et ce pour des motifs crapuleux, par exemple la domination sur les autres races ou bien le maintien des limites d’une coterie économique) et le désir, qui ne reconnaît que ses propres vérités. Toute la confrontation du Noir et de la Blanche repose sur cette dichotomie. En cela, Laferrière se montre assez freudien (on se souvient des lectures de Bouba Comment faire l’amour….) et peut-être vodouisant (mais ce n’est qu’une hypothèse ludique car je ne suis point versé dans le sujet ; cependant, le narrateur lui-même suggère un tel rapprochement à la p. 222). En fait, cette opposition n’a rien d’exotique pour un cartésien mais s’apparente, me semble-t-il, à une dichotomie bien française, héritée du classicisme – celle entre le sentiment et la raison qui se doivent de converger, bienséance oblige. C’est bien le cas des personnages populaires laferriens, mais très rarement des bourgeois qui ont grandi dans la dénégation de leurs instincts, de leurs impulsions, de leur nature humaine et souvent animale. Derrière cette opposition socio-économique, on entrevoit la ségrégation raciale, puisque Marie Michèle, dans son entrevue pour le magazine Vibe qui clôture le roman, insiste sur le fait que les mulâtres sont, dans la plupart des cas, un groupe jouissant d’une situation sociale favorable. L’idéal classique, où le sentiment et la raison vivent en parfaite harmonie, se retrouve incarné par le Noir, tandis que le Blanc se voit reléguer dans le rôle du bourgeois complexé qui n’a pas le courage de se voir et de s’assumer. Ici je pense aussi à la confrontation de Magloire Saint-Aude (en tant que poète issu du peuple, un « poète indigène », p. 205) et de Léon Laleau (pp. 181-185).
Par ailleurs, Marie Michèle s’exprime dans un français très classique. Son phrasé très achevé, très bien échafaudé apparente son discours à la tradition littéraire française. Ce n’est pas par hasard si Choderlos de Laclos est son auteur de chevet. Celui-ci suggère aussi une autre proximité de l’univers de Marie-Michèle avec Les liaisons dangereuses : c’est la haute société, hypocrite et perfide dont elle tente de s’écarter. Celle-ci est un phénomène universel et elle est partout semblable. Cependant, même si elle dédaigne l’univers des  « cocktails d’ambassade » avec leur stérilité, leur immoralité et leur clinquant autosuffisant,  elle applique involontairement ses préceptes moraux, par exemple en manipulant Steph, en imaginant une manigance contre son amant, le professeur de latin, etc. Bref, Marie Michèle incarne la figure du jeune bourgeois rebelle, l’enfant prodige des bonnes familles, qui, avant même que ses frasques soient terminées, rejoint confortablement son milieu cossu.
Le couple du prédateur et de la proie revient souvent dans les romans laferriens. Ici, à la différence, par exemple, de Comment faire l’amour… ou de Vers le Sud, ce sont les femmes qui sont les carnivores partis à la chasse (voir par exemples les scènes XXII et XXIII). Or leur but n’est ni de se venger, ni même de gagner de l’argent mais simplement de s’amuser. Si, dans Comment faire l’amour…, le sexe pour le sexe était une arme au service de la vendetta raciale, ici il exprime et revendique leur nature hédoniste, sensuelle.
Un autre motif que l’on connaît aussi de Je suis un écrivain japonais est en effet ce voyeurisme mêlé de désir et d’admiration que le narrateur éprouve pour la petite bande féminine hors du commun. Dans Je suis un écrivain japonais, il s’agissait de Midori et de sa suite. Ici, c’est Miki – un être tout aussi envoûtant de par sa distinction naturelle. Si Midori est inaccessible et quelque peu hautaine, Miki affiche une face bien amicale et complaisante. L’entourage de ces femmes vedettes dans son milieu ne peut que ressentir plus fortement sa médiocrité, son insuffisance au contact de leur idole : « Nous ne sommes que des astres morts tournant autour du soleil Miki » (p. 62).
Dans le chapitre 18, Marie-Michèle offre une analyse sociale perspicace de la société haïtienne en démontrant la façon dont la fortune des possédants leur ouvre toutes les portes, indépendamment de toute idéologie, même dans les pires dictatures comme celle de Duvalier père.
Le roman offre aussi un touchant portrait familial (scène XXXI) qui jure avec l’univers sanguinaire tout autour (y compris chez les filles).
Le roman contient aussi des digressions philosophiques, comme par exemple les réflexions de tante Raymonde au sujet de la politique. Une philosophie terre-à-terre qui dédaigne les discours et les idéologies pour se concentrer sur la vie immédiate, la seule dont on peut être sûr.
La p. 327, à la toute fin du roman, nous offre une synthèse de l’époque que Laferrière se propose de décrire : les années 60 en Haïti, qui n’arrivent que dans les années 1970, avec un retard dû à la situation particulière dans le pays.
L’univers de Miki est compagnie n’est pas uniquement vivace et joyeux. Au fil des pages, la sensation qui se dégage de ces conversations interminables et envenimées pour un oui ou pour un non, les aventures plutôt pénibles de Pasqualine (cf. ses rapports avec Frank) peuvent donner le vertige à force de répétitivité, de cyclicité. C’est un monde stagnant, celui des filles. La cyclicité confère une sonorité sisyphéenne au trajectoire des jeunes femmes et des Haïtiens en général. Sisyphe et Don Juan camuséens, les personnages populaires du roman sont des hédonistes tragiques. A la page 256, le journal de Marie-Michèle évoque les deux vitesses du monde moderne ; la mondialisation serait ainsi l’apanage des riches, des « Davos Man », pour nous servir du terme de Samuel Hunnington, tandis que les laissés-pour-compte perpétuent un mode de vie ancestral, mais dans un monde ancestral dénaturé, en ruines, teinté d’inquiétante étrangeté. Bien sûr, l’œil ingénu de Marie-Michèle ne capte que le côté romantique, traditionnel (et au fond exotique) du paysage décrit.
A la p. 237, Vieux Os, cloîtré chez les filles dans l’espoir d’échapper aux « marsouins » (les tontons macoute), compare son cantonnement à la mort : « C’est donc ça la mort ». Il est à la fois là et absent, il voit ce que ses proches font sans pouvoir les interpeller, il baigne dans le mutisme et la solitude. Ce curieux changement de perspective, cette amplification de la situation n’est pas le seul procédé migrant (déjà au sens métaphorique du terme) dans le roman.

Un autre procédé que Laferrière semble affectionner et l’auto-interview. En plus de livres comme Je suis fatigué et J’écris comme je vis, on se souviendra de la fin de Comment faire l’amour…, où Vieux se fait interviewer au sujet de son roman (et donc du roman que l’on tient entre les mains). La réception est intégrée au livre, ce qui permet à l’auteur d’exprimer ses positions métalittéraires, de théoriser en esthéticien et d’inscrire son artefact dans un débat de société plus large. On retrouve la même astuce ici. C’est Marie-Michèle (mais qui écrit le journal de Marie-Michèle ?) qui donne une entrevue pour Vibe. Ce changement de rôles, ce travestissement, en outre de témoigner de la virtuosité de Laferrière (qui ici se fait l’émule de Laclos), est un geste migrant (au sens d’écritures migrantes), dans la mesure où il faut bouger les limites, les représentations, les attentes du lecteur. On finit par oublier qui écrit au juste. Est-ce le petit garçon, la jeune fille ou l’écrivain Laferrière, en tant que narrateur omniscient ?

Dany Laferrière - L'Enigme du retour

Cette posture frivole est-elle laferrienne ?
Le roman L'Enigme du retour de Dany Laferrière est paru en 2009. Il a remporté quatre prix littéraires prestigieux. Le roman présente des liens manifestes avec un autre texte de Laferrière, Chronique de la dérive douce, qui lui connaît deux éditions comportant des différences importantes (1994 et 2012). Les deux textes présentent des structures spéculaires, inverties – si Chronique de la dérive douce raconte l’arrivée de Vieux à Montréal (l’énigme de l’arrivée, comme dit la publicité de l’édition de 2012), Enigme du retour retrace le retour de l’écrivain déjà célèbre et à l’âge mûr dans son pays natal à l’occasion de l’enterrement de son père. Ainsi, Enigme du retour est une variante à rebours de Chronique de la dérive douce. En outre, les deux textes affichent des particularités formelles similaires : ce sont des romans-poèmes, des romans en vers, comportant de nombreuses scènes au souffle lyrique, des passages contemplatifs et parfois mystérieux rappelant des haïku (ce n’est pas par hasard que le Japon et plutôt l’écriture japonaise est une figure récurrente chez Laferrière).
Le roman adopte la structure d’un récit de voyage bien net : la premère partie raconte le jours précédant le voyage, les « Lents préparatifs de départ », comme le titre l’indique, tandis que la seconde partie présente toutes ses expériences en terre haïtienne (avec un bref passage à New York). Ainsi, le récit est complexifié, puisque l’expérience traversée par le héros est confrontée à l’anticipation du voyage depuis le point de vue d’un immigré montréalais qui n’a jamais remis le pied sur le sol natal depuis trente ans.
Dans le chapitre « Le coup de fil » de la première partie, qui sert d’exposition au livre, il reçoit la nouvelle de la mort de son père. Dans le chapitre suivant, « Du bon usage du sommeil », il fait part du début de son écriture.  Dans « L’exil », Il mentionne Chronique de la dérive douce : son carnet de souvenirs d’il y a trente ans. Ainsi, il ré-évoque de nouveau ses souvenirs de sa première migration à Montréal. Il décrit ses cafés préférés à Montréal , y compris un bistrot, où il donne une entrevue. Pour illustrer l’allure rhizomatique typique de l’auteur, mentionnons que le chapitre se poursuit avec une réflexion sur la baignoire et plus précisément la lecture dans la baignoire (image récurrente dans l’œuvre de l’écrivain), où le héros fait alterner les pages de Césaire et les gorgées de rhum. Ensuite, il s’arrête sur la photo de son père pour sauter sur le sujet de la météo et du temps à Montréal. Le chapitre suivant, « La photo », reprend l’examen personnel de la photo du père. Un passage que j’ai beaucoup aimé est celui-ci (du chapitre « Le bon moment ») :

« Il arrive toujours ce moment. Le moment de partir. On peut bien traîner encore un peu à faire des adieux inutiles et à ramasser des choses qu’on jettera en chemin. Le moment nous regarde et on sait qu’il ne reculera plus. »
"Le bon moment" à l'arrêt du bus 120 près de l'Ambassade roumaine à Sofia. Une balayeuse gitane bien laferrienne est en train de faire son boulot. 
Il parle ensuite de son voisin immigré italien, surnommé Garibaldi. Une confrérie des immigrants, réunis autour du seul fait d’être exilés, est ainsi mise en récit. Un autre exemple du style « fluvial », se répandant tel un fleuve, de Laferrière nous est offert par « Le temps des livres ». Le chapitre commence par une méditation sur les livres, et plus précisément sur le rapport du narrateur à l’objet du livre, voire à la marchandise du livre (« Je n’achetais un livre que si l’envie de le lire était plus forte que la faim qui me tenaillait. »),  mais le reste du chapitre parle de tout sauf de livres.
La première partie se termine par une scène se déroulant dans un café étudiant au coin de la rue Ontario, où l’on entend Arcade Fire. L’auteur nous fait plonger dans la contemporanéité immédiate, il verse quasiment dans le documentaire, mais celui-ci est suivi d’une mise en abyme. Nous assistons à l’acte créateur, où Vieux « grifonne ces notes hâtives » qui sont des projets de textes de chansons. Ces projets m’intriguent beaucoup et j’aimerais vraiment les entendre en musique (ou les mettre, pourquoi pas). Les voici :


A Manhattan le héros passe par la petite chambre de Brooklyn où son père a vécu. 

La solitude des grandes villes, dans le tramwai 10 à Sofia, un soir d'hiver

Il offre une peinture émouvante de l’atmosphère new-yorkaise et ce dans un français spontané et naturel, comme si le français faisait partie intégrante du paysage américain. J’ai mis ce « comme si » exprès, pour susciter la réflexion, mais en réalité le français est bien une partie intégrante de l’Amérique et dans ce texte Laferrière, volontairement ou non, ne fait que souligner ce fait.
La seconde partie, « Le retour », décrit toutes ses impressions, réflexions, réactions complexes, réminiscences du voyage en Haïti. La partie s’ouvre sur la vue « Du balcon de l’hôtel », avec  une scène (socialement révélatrice ?) des pensées lascives d’un certain « moustachu » à l’endroit d’une petite fille.
Chaque chapitre de ce roman est comme une photo déclenchant une réaction par et dans la langue. Cette approche me rappelle celle du dernier récit de Sonya Anguelova, Ce qui demeure, où elle se propose de mettre en récit chaque photo qu’elle a prise lors de son retour en Bulgarie.
Dans « Ghetto en guerre dans la chambre », le héros fait connaissance avec son neveu qui réapparaîtra dans les chapitres qui suivent aussi. Ainsi, la jeune génération haïtienne entre en scène, ce qui enclenche des pensées et des juxtapositions riches en implications.

Je pourrais dire que, pour des raisons probablement purement personnelles, la première partie m’a intrigué davantage que la seconde. Les préparatifs de voyage ont quelque chose d’excitant, de prometteur  et d’alarmant à la fois que le voyage même ne pourrait égaler. C’est un recueil de petits récits, de petites scènes bien lyriques, d’une mélancolie tendre qui n’expulse guère la perspicacité analytique.

Goodreads

Gabrielle Roy - Bonheur d'occasion

Je n’ose pas trop parler de ce très grand roman de la littérature canadienne-française sans être préparé à l’avance, sans m’être documenté au préalable, sans avoir étudié sa réception et les principales lectures critiques avancées. J’hasarderai néanmoins quelques observations personnelles, sans prétention, ne serait-ce que pour garder une trace de mes propres impressions, me constituer un mémento de lecture.
Eh bien, c’est un roman très impressionnant dont on peut beaucoup parler sans en épuiser la richesse. C’est tout d’abord un roman social et réaliste. Il repose sur une analyse socio-économique à la fois méticuleuse et empathique. Les conditions de vie de la classe ouvrière montréalaise sont dépeintes d’un pinceau presque naturaliste, mais la profondeur psychologique, la perspicacité avec laquelle l’autrice scrute l’âme humaine plongée dans les environnements décrits est tout aussi remarquable. C’est aussi une histoire d’amour, et d’un amour passionné, irrépressible, destructeur, mais cette passion n’est pas confinée au prisme romantique, où l’amour ne s’explique que par lui-même : c’est bien une passion socialement, voire économiquement conditionnée. L’amour de Florentine Lacasse pour Jean Levesque s’alimente au droit de sa fascination devant l’ambition, l’avenir prometteur qu’incarne le jeune homme, devant la possibilité de s’évader des engrenages de l’indigence. Inversement, la jeune fille rappelle à Jean sa vulnérabilité sociale d’orphelin, ensevelie dans sa mémoire et gardée derrière des dehors persifleurs. En le re-sensibilisant à son propre passé, à son alter égo fragile, elle suscite aussi un sentiment amoureux, une impulsion protectrice. Mais ce n’est pas aussi simple que cela, puisque ce sentiment participe aussi de la pitié, dont Jean, comme on le comprend, se sert comme d’un aiguillon qui le propulse en avant, qui le ramène constamment à sa répugnance face à l’insuccès, à la pauvreté, et l’aide ainsi à ne pas dévier de sa route vers le succès. En bref, amour, ambition et complexes ne font qu’un tout. De même, la fin du roman, et plus particulièrement les dernières pages, nous révèlent une Florentine bien pratique, déjà bien éloignée de Madame Bovary, une Florentine qui sait assumer et se féliciter de son choix, de sa condition consensuelle, de ses compromis sentimentaux :
« Parfois elle éprouvait encore cependant comme un saisissement à la pensée de cet argent qui leur serait donné à elles, les femmes, pendant que les hommes risqueraient leur vie ; et puis, n'aimant pas ces réflexions, elle recommençait ses calculs ; elle se trouvait riche, elle se proposait d'acheter ceci et cela, elle se réjouissait au fond de la tournure des événements, car sans la guerre où seraient-ils tous ?... Elle se sentait un peu éblouie, très fière, très soulagée... »
Ainsi, le roman offre une réflexion assez profonde sur l’essence de l’amour. Est-ce un sentiment, une nécessité, un refuge, un vice ou bien tout cela à la fois ?
C’est aussi un récit de guerre, et notamment un roman historique de la Grande guerre et de ses répercussions au sein de la société canadienne-française. Des rapprochements avec Voyage au bout de la nuit de Céline me semblent possibles et intéressantes dans ce sens (d’autant plus que les deux romans exploitent de façon significative, à degrés différents certes, un parler populaire).
Les dialogues sont relatés de façon très scrupuleuse quant à la volonté de rester près du documentaire, du réel, de faire dans le reportage. L’expérience de journaliste de Roy y a est sûrement pour quelque chose.
Je dois avouer que la plupart du roman était pour moi franchement déprimante, glauque et presque lugubre, désespérée et sans issue. C’est bien sûr un point de vue choisi, une solution d’auteur, puisque la vie, comme le dit Maupassant, « ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit ». Je me demande si ce côté à la fois tourmenté et désespéré ne caractérise pas la littérature canadienne-française, ou du moins une période considérable de son développement (la veille et le lendemain de la Révolution tranquille). Voici un des derniers paragraphes du texte, qui suggère par une image naturelle, ce sentiment d’inéluctabilité de l’échec, de damnation :
« Le visage collé à la vitre, Emmanuel vit fuir les barrières du passage à niveau, le Sacré-Cœur de bronze, l'église, la cabine de l'aiguilleur montée sur pilotis. Il aperçut un arbre, dans un fond de cour, qui poussait ses branches tordues entre les fils électriques et un réseau de cordes à linge. Ses feuilles dures et ratatinées semblaient à demi mortes de fatigue avant même de s'être pleinement ouvertes. »

Je dois aussi avouer que j’ai été souvent fatigué par la longueur de certaines descriptions, par la faiblesse du rythme narratif. N’empêche que la richesse des idées, l’acuité de l’analyse psychologique et la peinture du décor jouant sur différentes teintes du gris et du terne font de ce roman un texte à relire gravé pour toujours dans ma mémoire.