samedi 9 décembre 2017

Yves Bequchemin – Le Matou

Le roman raconte les aventures du jeune couple d’époux Florent et Elise Boissonneault. C’est un roman d’aventures épique, retraçant les péripéties traversées par les héros dans leur quête de prospérité économique, de calme et d’épanouissement familial. Ces aspirations sont systématiquement entravées pas le sinistre vieillard Egon Ratablavasky. En effet, il me semble que l’intrigue centrale du roman tourne autour dudit vieillard. La nature de ce personnage et surtout les motifs qui le poussent à affliger le jeune couple de ses coups de Jarnac restent opaques mais comme sur le point d’être révélées au lecteur, ce qui agace ultimement la curiosité de celui-ci. On veut enfin apprendre s’il s’agit d’un être surnaturel. Serait-ce le malin lui-même qui aurait trouvé une incarnation dans le corps de la vieille fripouille? La plupart du récit nous porte à le croire, mais d’autres épisodes sapent cette conjecture en suggérant qu’il s’agit d’un cas de démence sénile. Le début du roman nous avait plutôt mis sur la piste des motifs crapuleux, le vieillard étant vraisemblablement un escroc aguéri. Mais toutes ces hypothèses demeurent sans réponses jusqu’à la fin du récit, ce qui, à sincèrement parler, m’a un peu déçu. L’intrigue principale du roman s’est révélée un acte de grivèlerie, si je peux me permettre cette figure. Cette frustration mise à part, je trouve l’histoire du vieux très bien soutenue tout au long des pages, pleine d’enjeux philosphiques, religieux, moraux, etc. D’autre part, par cette « grivèlerie » même, Beauchemin semble nous dire que les agissements des gros bonnets resteront toujours opaques pour le commun des mortels, pour les gens du peuple. Le pouvoir sera toujours une affaire malsaine où la soif de subjuguer les autres emploiera tous les moyens connus et inconnus pour arriver à ses fins. Or, comme on l’espère souvent, le grand pouvoir, présomptueux et blasé, risque souvent de perdre de vue les petits, les enfants, les mouches et les minous, les jugeant indignes de son attention. Pourtant c’est bien Déjeuner, le matou de Monsieur Emile, qui aura raison du Mal, du moins provisoirement (on peut retrouver la même idée dans Le seigneur des anneaux).

J’ai trouvé le roman passionnant à biens des niveaux. Tous les personnages sont des originaux fort curieux et captivants. Seul bémol à ce niveau : pour moi, même si Monsieur Emile et son chat occupent une place sans doute spéciale et très importante pour le récit, le personnage reste quelque peu doucereux, articifiel, invraisemblable. Il n’a pas de caractère véritable et semble n’être là que pour susciter la symptahie, la compassion et l’indignation ou alors pour faire rire, mais d’une façon trop facile, gratuite, qui doit souligner le charme des mauvais sujets, des voyous sympathiques des milieux populaires (c’est aussi un peu le cas d’Ange-Albert).

Les revirements sont inattendus, toujours surprenants, révélateurs de perspectives insoupçonnées, bien que souvent non explorées jusqu’au bout.  C’est un roman bien américain, puisque les héros sont mus avant tout par leur désir d’action, par leur dynamisme, par leur soif de poursuivre la réussite, l’acommplissement. Même le Français Picquot possède des traits américains. Le seul personnage non-américain, c’est Ratablavasky, qui serait, d’après le récit, Tchèque d’origine. Je laisserai l’interprétation  culturelle de cette image de la slavité à d’autres, le sujet s’annonçant long à débattre. Je pourrais dire que Le Matou est également un véritable manuel de gestion des affaires, et plus particulièrement du domaine de l’hôtellerie. On apprend beaucoup sur la restauration, sur l’entreprenariat. Je m’en suis même inspiré pour m’essayer à la cuisine québécoise – j’ai concocté un pâté chinois avec une touche bulgare (matérialisée par le persil frais). Voici l’apparence de mon oeuvre d’art culinaire : 




Un roman ou les ténèbres sont toujours sur le point de conquérir le monde, mais où la simplicité populaire, de par sa force de caractère, de par son aspiration naïve mais infléchissable au bonheur, de par sa verve humoristique et burlesque, réussit toujours, parfois au dernier moment, de renverser la situation et de changer la donne.

dimanche 1 octobre 2017

Victor-Levy Beaulieu - Bibi

Victor-Lévy Beaulieu – Bibi

Impressions de lecture par Yavor Petkov


C’est le premier roman de Victor-Lévy Beaulieu que je lis. Je vais être franc. Tout d’abord, c’est un roman assez long et parfois très ennuyeux à lire. Des phrases à n’en jamais finir, sans queue ni tête, des délires de toutes sortes, un vrai supplice pour le lecteur. Cependant, la narration retrouve souvent des formes plus familières à la raison des mortels. Malgré l’éloquence indiscutable de l’écrivain, malgré sa veine et son souffle poétiques hugoesques, malgré des passages captivants et accaparants, c’était un bouquin ardu pour moi. D’autre part, je me demandais, surtout vers la fin du roman, si l’auteur n’a tout simplement perdu la raison, tant c’était délirant (il me rappelle les collages d’un artiste bulgare, Русчо Тихов / Roustcho Tihov[1]). Je prends en compte les références à Artaud et à Gracq, je comprends que l’auteur s’inscrit dans un certain paradigme surréaliste, mais tout de même, je me pose la question, trop bouleversé par des passages comme celui-ci :
« calixthe beyala t’avait prévenu : la vallée de l’omo est la vallée de la mort, peut-être parce que d’elle est venue l’humanité et que celle-ci, massacrée, massacrante, mutilée, mutilante, affamée, affamante, émoussée, émoussante, a bouclé sa bouche, de la barbarie supposée à la civilisation supposante, et de la civilisation suppurante à la barbarie pourrissante : il y a une fin à tout quand la faim est partout, nul julien gracq, nul antonin artaud, nul franz kafka ne pouvant à eux seuls conjurer les crotales gonies, crever le rire du démon, assécher les baves labiales qui mangent la chair, défaire l’obsession charnelle de l’abject, détruire la bestialisation affective et complète, la corporisation sexuelle totale, la crapulisation érotique intégrale, la collusion corps avec corps, la faim, autrement dit la faim, de la naissance à la mort, la faim qui mange tout et qui vomit tout »
La quantité imposante de mots qui pourtant ne sont pas toujours accompagnés d’un fonds consistent des propos, les volumes gargantuesques sortant de sous la plume de Victor-Lévy Beaulieu, de même que l’œuvre globalement colossale de l’écrivain, ont éveillé en moi le soupçon de la graphomanie.  
En même temps, je ne suis tout simplement pas assez intelligent ou assez érudit pour prétendre tout comprendre. De plus, comme on le sait, une ligne très mince sépare le génie de la folie. Foucault a déjà suffisamment fragilisé l’idée consensuelle que l’on se fait de la folie. Ainsi, je vais essayer de réfléchir sur le livre sans aucune prévention.
Comme déjà dit, le livre se situe lui-même dans une certaine tradition littéraire. Sont évoqués Raymond Roussel et ses Impressions d’Afrique. Je ne connais pas bien l’œuvre de Roussel, mais son fameux mou de veau est présent aussi dans Bibi. Etant donné la structure loufoque du texte, je me demande si Victor-Lévy Beaulieu n’a pas appliqué des procédés architecturaux inspirés de l’écrivain français. Le roman fait aussi référence à Antonin Artaud (le préféré de Judith, l’amante de Bibi) et son Ombilic des limbes. Apparaissent aussi les noms de Gustave Meyrink et de Raymond Abellio (d’où le paradigme du fantastique, des sciences occultes, l’ésotérisme, etc.), d’Ezra Pound, de Julien Gracq, avec son roman Au Château  d’Argol. Les Mystères d'Udolphe d’Ann Radcliffe et La chute de la maison Usher d'Edgar Allan Poe introduisent des teintes lugubres et gothiques à cette mosaïque littéraire. Ainsi, le lecteur est plongé d’emblée dans un monde surnaturel, irrationnel, mu par des pulsions invisibles. Il ne serait pas exagéré d’extrapoler que tous les personnages du roman ont le cerveau dérangé et sont pour le moins assez extravagants. On a affaire au délire libérateur, une approche d’esprit surréaliste, le délire déclencheur d’une intelligence accrue du monde :
« (((((les mots ne m’appartiennent pas en propre, ils sont la représentation objective du monde, ils sont la cristallisation sourde et multiforme de la pensée de l’univers, de tous les modes de pensée))))) – pour la première fois, je ne cherche pas à savoir si mes phrases sont mal formées, si les liens manquent entre elles, si les mots dont je remplis les pages sont porteurs de sens ou bien totalement insignifiants – le fleuve souverain s’est mis à couler, bien loin de la maison familiale, dans le royaume des êtres surréalistes, cyclopes, sirènes, chimères, centaures, dragons, reptiles, rats et chevaux : même la truie gelée dans l’espace, avec les cochonnets se tenant à ses tétines enflées, ça ne m’angoisse plus : comme tout le reste, c’est chargé d’une formidable énergie libérante ; même mon sexuel s’en trouve tout excité, se dressant sous la table comme pour chercher fébrilement l’anus du soleil »
« ma conscience, ma culpabilité et mon remords, je les ai laissés rue monselet, dans ma famille ; ici, j’apprends à naître autrement, j’apprends à sortir de ma ténèbre comme le cheval de la mythologie chthonienne, j’apprends l’art du surgissement, j’apprends à galoper des entrailles de la terre aux abysses de la mer, j’apprends comment passer du fils de la nuit au fils du ciel, comme j’imagine que le sont les oncles jumeaux, mais sans s’en rendre compte, leur mémoire se montrant trop imparfaite, leur culture trop déficiente pour qu’ils puissent comprendre le fond de leur nature, cette contradiction non résolue, cette rupture dans l’indifférenciation collective, cet éclatement de la forme et du sens comme judith me l’a appris en me citant plusieurs passages de ce livre sur les jumeaux qu’elle a acheté à la librairie de victor téoli))))) »
La référence à Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry révélerait le modèle d’écriture qui aurait inspiré Beaulieu.
Une saisie critique du monde du livre présente du même coup une autre conception organique, surréaliste de l’écriture :
« lorsque je dois voyager comme je le fais depuis bientôt trois ans, les choses se présentent bien autrement que dans mon chez nous aux Trois-Pistoles : je n’ai pas encore pris mon siège dans l’avion qu’une soif incandescente se jette sur moi, et c’est impossible que j’y résiste ; sinon, j’ai la fâcheuse sensation que mon corps va se désintégrer avant même qu’on ne soit monté au-dessus des nuages – ((((((pourtant, je n’ai pas le mal de l’air, je peux regarder à l’extérieur de l’avion et j’y prends un certain plaisir, surtout quand l’avion, à cause des turbulences, se met à ressembler au bateau ivre d’arthur rimbaud et tangue vertigineusement – d’où me vient donc cette frénésie pour l’alcool aussitôt que je m’en vais de chez moi, comme quand j’étais jeune écrivain et éditeur, que je participais à ces foires du livre en europe, mais ne le faisais jamais à jeun parce que je détestais m’y trouver, ces hauts lieux d’un culte malsain, si hypocrite, qui défait le peu d’écriture dont tu peux être l’auteur, tant de clinquant et de grandiloquence surannée, à culpabiliser n’importe qui croyant que les mots n’existent pas pour rien, qu’ils ont pour ainsi dire un droit de surréalité, sinon on sombre dans cette situation décrite à max brod par kafka quand il lui disait : « J’ai ce poids sur l’estomac, comme si mon estomac était un homme et se préparait à pleurer : est-ce si bon que cela ? »)))))) »
Une conception migrante (cf. migration des représentations) aussi :
« – Je ne m’ennuie jamais, peu importe ce que je lis, que je dis. Je ne cesse jamais de désapprendre.
– Vous désapprenez ? qu’elle dit. Qu’entendez-vous par désapprendre ?
– C’est ce à quoi les livres, quand ils en sont vraiment, doivent servir : nous délivrer de nos idées reçues, de l’exotisme dont elles sont parées, et nous rapprocher le plus possible de la vérité, que je dis. »
La présence d’une isotopie diabolique et macabre se laisse elle aussi observer. Reptiles, batraciens, scènes blasphématoires (cf. devant le prie-dieu), perversions de diverses sortes  – on se trouve dans un univers comme ensorcelé. Ce n’est pas par hasard que la « chapelle des abîmes » et la chambre de Bibi se trouvent dans le souterrain, dans la cave, allusion à l’Enfer :
« quand j’ai fait la connaissance de judith dans l’arrièreboutique de victor téoli, peut-être n’ai-je pas vu qu’elle est une émanation des profondeurs, mille fois plus redoutable, mille fois plus insidieuse que la réalité, mille fois plus démoniaque que tous les esprits mauvais rassemblés dans le ventre guerrier du monde »
 La cruauté qui abonde en Afrique, les piques anticléricales particulièrement méchantes confèrent au texte une saveur athée assumée. Ainsi pourrait-on qualifier le roman de gothique.
Curieusement, le surnaturel cohabite fort bien avec des réflexions très rationnelles, tout à fait concrètes, épousant un tout autre registre du discours, sur la politique, le colonialisme et l’impérialisme, tant à propos de l’Afrique noire qu’à propos du Québec. Voici quelques extraits que je trouve bien avisés et pénétrants :
« commence ainsi la colonisation d’un coin de pays, puis de tout un continent : par le trafic des esclaves, on détruit les forces vives de ses peuples, puis on les dépouille de leurs richesses en les abandonnant aux bons soins de missionnaires qui vont se charger de leur faire accepter que le royaume du dieu chrétien n’étant pas de ce monde, il vaut mieux, pour son salut éternel, s’appauvrir en laissant les autres s’enrichir ((((ainsi connaîtra-t-on les joies du paradis, tandis que l’envahisseur brûlera dans le feu de l’enfer !)))) » ***
« se sacrer soimême empereur du pokunulélé et roi du drelchkaffk a, c’est bien ; mais se faire consacrer par les ambassadeurs des grandes puissances d’europe, c’est encore mieux et autrement plus efficace : après une telle reconnaissance, toute action que talou voudra bien entreprendre, même guerrière et sanguinaire, sera considérée comme légitime et encouragée ; mais au-delà de la musique, de la danse et du chant, ce que les ambassadeurs tiennent pardessus tout à démontrer, c’est leur supériorité en tant qu’artistes, ce qu’ils proclament c’est : nos musiciens ne jouent pas que sur des tam-tams primitifs, ils savent inventer des instruments complexes, de véritables machines aux sons illimités ; nos danseurs ne se contentent pas de faire prières par leurs corps pour que tombe la pluie ou que revienne le soleil, ils sont la pluie, ils sont le soleil, ils sont toutes les étoiles du ciel et ce qu’il y a encore au-delà du ciel ; nos chanteurs, dont on a trafiqué les cordes vocales, ne sont pas de simples troubadours, mais de puissantes machines technologiques capables, pour ainsi dire en un clin d’oeil, de vous faire passer d’une gamme de sentiments simples à l’émoi simultané et totalisant de plusieurs portées ! »
« Je ne suis pas certaine que dans le Cameroun que j’ai connu, l’idéalisme était quelque chose qui pouvait exister, même si la devise de mon pays est paix, travail et patrie, qu’elle dit. Dans cette province septentrionale où j’enseignais à l’école primaire, presque tout le monde était analphabète. Il aurait fallu construire des écoles, former des enseignants, mais le Cameroun était toujours au bord de la faillite quand il ne sombrait pas dans la guerre civile. En 1982, quand Paul Biya a été élu président, on a inventé un mot pour décrire le nouveau régime politique : la démocrature.

« – Les apparences de la démocratie, mais la réalité du despotisme, que je dis.
– Le pouvoir ne faisait rien d’autre que de surveiller, il interdisait tout autre parti politique que celui du président, qu’elle dit. Les opposants, on les mettait en prison ou en résidence surveillée. Les syndicats étaient infiltrés par la police et les salaires étaient si bas que, pour seulement survivre, les fonctionnaires se laissaient corrompre. Quand le peuple s’est mis à manifester parce qu’il crevait de faim, ce fut la répression sanglante. J’étais désespérée, et c’est pourquoi je suis venue au Gabon. »
« – Le pays a d’abord été colonisé par les Allemands, qu’elle dit. Après la première Guerre mondiale, on a confié la tutelle du Cameroun aux Français et aux Anglais, les Français au sud, les Anglais au nord. Quand la décolonisation a eu lieu, le Cameroun français et le Cameroun anglais ont formé une république fédérale, qui est très rapidement devenue une république tout court. Depuis, c’est la politique de la carotte et du bâton, selon ce qu’on espère tirer de la Grande-Bretagne ou de la France.
– Ça ressemble à ce qu’on vit au Kebek, que je dis. On a d’abord été une colonie française, puis anglaise, mais le Kebek d’aujourd’hui est la seule des provinces du Canada qui soit en majorité française dans une confédération qui aimerait bien nous voir disparaître. Nous résistons du mieux que nous pouvons, mais les Canadiens anglais, comme leurs ancêtres britanniques, sont racistes, militaristes et, en général, d’une pensée basse de plafond. Ainsi, nous avons souvent l’impression, tellement nous sommes différents, d’être des exilés intérieurs dont les chefs sont des rois-nègres à la solde du grand capital anglo-saxon.
– Vous êtes libres, tout de même, qu’elle dit.
– De quelle liberté parle-t-on quand l’avenir de ce que vous avez été et de ce que vous êtes ne dépend plus de vous ? que je dis. Au Cameroun, vous aviez la démocrature. Nous, nous avons la libertatude. Et la libertatude, ça a presque le même sens que le mot hébétude. Nous sommes les nègres blancs de l’Amérique, a écrit l’un de nos grands écrivains engagés, Pierre Vallières. Et bien que blancs, nos roisnègres sont vraiment des rois-nègres, qui vendraient leur mère juste pour obtenir un peu de ce pouvoir anglo-saxon qui contrôle pour lui-même la richesse. »
Certaines de ces réflexions résonnent d’une voix juvénile, naïve. Par exemple, l’emphase et l’ardeur patriotiques du narrateur lorsqu’il parle du Québec et de son état de soumission coloniale tranchent singulièrement sur le ton cynique et délirant du reste du récit. On ne comprend pas aisément comment le jeune homme refermé sur lui-même est devenu un militant, un sujet si politisé :
« Le Kebek est la seule province française d’un pays anglais qui s’appelle le Canada. On voudrait bien en sortir pour devenir indépendant, mais nous sommes un peuple pacifiste et velléitaire aussi. C’est l’indécision qui nous détermine et cette indécision-là nous rend invisible au reste du monde. J’ai passé ma vie à écrire là-dessus, mais l’écriture ne peut pas grand-chose par-devers les autres et à peine se montre-telle utile par-devers le moi haïssable. »
La transition est plutôt supposée, imaginée que démontrée. De même, les références à Idi Amine Dada (qui est présenté aussi comme un cannibal) s’apparentent à des techniques de journalisme jaune, puisque le cannibalisme du président ougandien n’a pas été prouvé.
Les procédés typographiques et orthographiques de l’auteur sont eux aussi singuliers. Québec est systématiquement écrit Kebec. Montréal devient Morial, parfois Morial-Mort. Le Rang de la Rallonge se transforme en rang rallonge. Les noms propres sont, pour la plupart écrits avec une minuscule. Les parenthèses sont partout multipliées : quantuples au début du roman (« ((((( »), avec un nombre qui diminue au fur et à mesure (les parenthèses deviennent doubles (« (( ») vers la fin). De nombreux néologismes comme blanc-mange parsèment le discours. C’est comme si on pénétrait un univers très personnel, un monde fait à la mesure de son auteur, où Montréal n’est pas la métropole québécoise mais un endroit qui n’existe que dans l’imaginaire de Bibi.
La réitération accentuée de blocs de mots est aussi un procédé à remarquer, proche de l’épithète homérique. Un surnom comme Le Grand Bardeau Scieur de Longue Scie a déjà de quoi étonner, si l’on pense au fait que les surnoms sont censés épargner au locuteur des efforts locutifs et non pas en constituer des suppléments. D’autres groupements remarquablement longs et lourds sont souvent repris par le texte, p. ex. « l’impératrice du pokunulélé et reine du drelchkaffk a”, « sous les combles de l’hôtel du panthéon », « le gros pharmacien », etc. Les noms propres de personnes sont rarement abrégés mais plutôt déclinés en entier : Arnold Cauchon, Félicité Légère, Calixthe Belaya, Abé Abebé etc. Cette forme de référence induit un effet de distance ; le narrateur reste étranger à ces personnes, ce sont autant de phénomènes distincts de lui qu’il observe et décrit de façon objective, quelque peu respectueuse, comme un enfant qui reproduit chaque fois fidèlement la façon dont les choses lui sont introduites. Ainsi s’explique peut-être le passage suivant :
« ces moments-là que je passe avec le grand bardo scieur de longue scie et caïus picard me sont fort précieux, parce que j’y apprends pourquoi les romans que j’ai écrits jusqu’à maintenant sont des échecs : centré sur moi-même, avec pour seules références les sombres images venues de ma propre famille, je n’avais rien d’un créateur mais tout d’un juge, aussi dérisoire que celui qui préside la cour municipale de morialmort ; toutes les fois que j’ai écrit sur ma famille, je n’ai fait qu’enlever l’un de mes souliers pour le remplir de bière et obliger les autres à boire dedans par pur désir de vengeance ; on n’est pas au centre du monde, on se retrouve ou bien au-dessus ou bien en dessous, et la justice ne compte pour rien dans la place que t’assigne la société anarchique »
On est en droit de se demander si Judith est un personnage réel ou le fruit de l’imagination de Bibi. D’une part, il est curieux de constater qu’une fille possédant une rare érudition littéraire ait pu se former dans un milieu aussi inculte que le sien. Qui plus est, Abe Abebé suggère que, tout comme Patsy, qui se languit d’un fiancé quasi-imaginaire, Judith est pour Bibi une éternelle tentation de l’irréel.





dimanche 17 septembre 2017

Jacques Poulin – Les Grandes marées

J’ai beaucoup aimé ce roman. C’est le premier roman de Poulin que je lis et je vais certainement poursuivre la découverte de son oeuvre. Un style unique, du moins pour mes connaissances, et une imagination libre et riche. Les grandes marées est un roman de la fable et non pas tellement de la langue, à la différence de L’Avalée des avalés, par exemple. Dans ce sens, il s’inscrit dans une tradition caractéristique plutôt du monde anglophone. Ce n’est pas pour rien auel’auteur est bilingue, qu’il a été lui-même traducteur et qu’on le considère comme le plus américain des écrivains québécois.
Sous la simplicité apparente, sous l’extrême dépouillement de l’univers romanesque du début du livre, on découvre tout un embrouillamini de chemins sinueux. Tel une Ying Chen, Poulin est un auteur qui affectionne le mode suggestif et le préfère largement au mode assertif. Ainsi, la fin du roman laisse perplexe – qui est cet homme au fusil qui se tient à l’orée du bois sur l’île où Teddy finit par échouer ? Que veut dire la conversation finale entre Teddy et Marie, et en particulier la « parabole » de la lutte entre le cachalot et le calmar ou bien le poème « africain » que Marie lègue au traducteur ? Que veut dire le titre du roman ? J’ai bien des hypothèses obscures mais je suis incapable  de trancher. De toute façon, ce qui est commun aux images, c’est la sensation de froid, de noir, de glissant, de mouvant. Les grandes marées,  c’est ce qui mine l’ordre, le parfait agencement. C’est la glace qui assassine l’humain et son aspiration à la simplicité, à la chaleur, à la paix.
Il me semble que le roman peut être lu comme une allégorie de la colonisation du Canada. L’île sauvage et paradisiaque, la solitude béate, la vertu ascétique, c’est aussi « un pays merveilleux où tout est à faire », comme le déclare le professeur Mocassin. La société qui prend forme petit à petit sur l’île serait dans ce cas une caricature de la société canadienne contemporaine : une société où tout a une place prescrite d’avance, chacun sa profession, son expertise, peu importe son absurdité ou son inadéquation dans le contexte concret. Ainsi, la traduction est plus ou moins ridiculisée : Teddy voue comiquement un sérieux pédantesque à des ouvrages qui ne le sont point (des bandes dessinées) ; la même observation pourrait être faire à propos de Mocassin ; l’Auteur est absorbé par la modeste ambition d’écrire « le grand roman de l’Amérique », mais son allure ne laisse présager rien de grandiose ; l’Animateur organise des sessions thérapeutiques sans queue ni tête qui prétendent expliquer et régenter le psychisme de tout un chacun, etc. On n’accepte pas la délicatesse d’esprit de Teddy – on ne comprend pas son souci de la perfection, son manque de libido « traditionnel » à l’endroit des femmes, sa gentillesse, son côté passif, etc. Le tout bien balancé, on évacue tout ce qui ne peut pas  rentrer dans les cases, tout ce qui échappe à la grille préétablie des professions, des masques sociaux, des costumes théâtraux que tous sont tenus de revêtir. Le caractère futile de ses masques est particulièrement mis en relief par la découverte de la parfaite inutilité du travail de Teddy : il travaille pour rien depuis qu'il s'est établi sur l'île, puisque ses traductions ne sont pas publiées. Tout s’avère une énorme mise en scène, une énorme simulation qui a pour unique vocation le maintien de l’ordre établi, quelque absurde qu’il puisse s’avérer.
La sexualité est un thème discrètement (je dirais timidement) présent tout au long des pages. Cette réticence à le mettre en lumière en accuse le caractère douloureux, traumatique. Le personnage aime bien Marie mais ne souhaite pas (ou ne peux pas) se couler dans le moule des rapports sexuels traditionnels : pendant longtemps il n’a pas de regard sexué sur la jeune fille et, même s’ils finissent par faire l’amour, cela ne conduit pas à la formation d’une véritable liaison, leurs rapports tiennent plus de l’amitié. A la fin, paradoxalement, on assiste à un refroidissement entre les deux protagonistes, Marie s'apprête à quitter l’île et Teddy conjecture que c’est dû à son désir de se trouver un « homme normal ». Plus tôt, le lecteur est autorisé à soupçonner que Marie a couché avec l’Auteur. Cheveux courts, sportive, elle est comparée à un "garçon manqué", ce qui introduit même un doute d'homosexualité insoupçonnée ou inavouée chez Teddy. Tête Heureuse incarne une sexualité consommatrice, une corporalité sans âme, un sourire sans contenu, comme sorti d’une affiche publicitaire. En fait, une opposition, un peu naïve et simpliste d’un point de vue contemporain, entre le poète romantique, sensible, solitaire, et la foule vulgaire, cruelle, amoureuse des cadres fixes et des slogans simplistes, abominant tout ce qui échappe à son éthique rudimentaire, est en place dans le texte. Ceci, en plus de la fin trop rapide, trop schématique, du roman est, je trouve, son seul point faible.
D’autre part, Teddy n’est guère idéalisé par le texte. Car en dépit du fait que sa solitude béate du début du livre peut paraître comme la solution idéale quoique impossible, sa futilité, sa vanité sont bien mises en causes par le récit. L’image du lance-balles (le Prince) magnifié par Teddy, qui fait l’éloge de sa perfection, ridiculise le penchant perfectionniste du traducteur et celui-ci apparaît maintenant comme un misanthrope monomaniaque. Sa fuite rousseauiste de la société corrompue n’est peut-être pas autre chose que le reniement de l’humain, dans son imperfection, dans son abomination même. Si tourner le dos à la corruption des hommes signifie embrasser l’ordre de la machine, alors est-ce véritablement un choix éthique, légitime ? Tout ce qui est vivant est imparfait. La perfection égalerait-elle la mort, l’inanimé ? C’est peut-être le cas, et la scène finale, où Teddy découvre le cadavre tétanisé du gardien de l’île aux Ruaux, en apporte la confirmation. Par ailleurs, l’engourdissement de son bras est une autre matérialisation de sa non-vitalité, de son caractère cadavérique. Teddy est progressivement envahi par le néant. Le métier de traducteur est en soi une métaphore réussie de ce néant, de cet espace intermédiaire, transitoire, inhabitable. Le traducteur habite le nulle part, le non-lieu, rappelant par là l’angoisse et la mauvaise foi sartriennes. Dans Lettres chinoises de Ying Chen, Sassa, traductrice de métier, incarne une métaphore comparable. Etant traducteur moi-même, je suis bien sensible à ce problème, que je comprends parfaitement. J’ai été ébahi de retrouver le même traitement de la figure du traducteur chez Poulin.

En tout cas, c’est une fable extrêmement originale, provocatrice, inhabituelle, riche en connotations. Un de mes romans préférés.

Gaston Miron - L'Homme rapaillé

Il n’est pas chose facile d’écrire sur de la poésie, du moins pour moi qui suis plutôt porté sur la prose. Il est encore moins facile de commenter la poésie d’un des plus grands poètes québécois. Je vais cependant m’y aventurer, à mes risques et périls.
L’Homme rapaillé est un recueil des recueils, un florilège du genre the best of, qui offre une vue d’ensemble sur le cheminement esthétique du poète. Le titre, très bien choisi, résume bien la portée poétique du livre : le québécisme rapaillé accuse le caractère national, le côté terroir de sa poésie tout en suggérant le problème psychologique de base qui structure la poésie mironienne – celui de l’être en manque d’unité, de cohésion interne, de solidité existentielle, de vigueur et de chaleur.
C’est une poésie originale, à tout le moins. Gaston Miron a une voix qui lui est propre, solennelle, laudative, exaltée, parfois douloureuse.  
Des images saisissantes, inattendues, paradoxales et stimulantes pour l’imagination.
La thématique de ses poèmes est presque invariablement la même – premièrement, surtout dans ses premiers poèmes, l’amour, la femme. Les poèmes procèdent d’une interpellation, d’une invocation de la femme. On y flaire une influence symbolico-surréaliste. Dans ses poèmes plus tardifs, la femme est comme remplacée par le pays. Le poète aspire à l’union avec son pays, à une existence pleine, incarnée, vivante et vécue qui s’avère possible uniquement dans un espace, l’espace du pays, du Québec. Ainsi, l’amour et le pays, le personnel et le collectif, le lyrique et l’épique sont réunis au sein d’une même esthétique. Par ailleurs, le recueil inclut son Recours didactique, une collection de plusieurs essais sur la poésie, sur le pays, l’état d’esprit d’opprimé propre au colonisé et les blessures de la colonisation. Dans un de ses essais, où Miron revient sur son vécu de poète, sur son histoire poétique, l’auteur retrace avec beaucoup de netteté son évolution esthétique – d’un poète sentimental vers un poète du pays – qu’il associe étroitement avec l’émergence de la conscience d’être un colonisé, avec toutes les retombées psychologiques et existentielles de cette qualité.
Miron parsème ses textes de vocables québécois – il fait dans le matériau linguistique de son terroir, ce qui lui vaut la gloire d’un poète véritablement, linguistiquement national, le premier de ce genre au Québec.
J’ai trouvé cependant que ses images, certes originales, ont un côté artificiel, mécaniste. On les sent échafaudées, cousues de fil blanc, comme un jeu de mots, comme une expérimentation d’atelier d’écriture. Elles manquent de naturel, d’organique. A des endroits, la recherche du paradoxe, de la nouveauté de l’image se présente comme une fin en soi et la poésie paraît prétentieuse.
Les poèmes d’amour frisent la mièvrerie sentimentale, j’en ressent presque un malaise en les lisant. Il est difficile d’écrire de la poésie sentimentale dans la deuxième moitié du vingtième siècle sans verser dans l'afféterie, la morbidesse. Je préfère de loin ses poèmes tardifs, où le ton est plus posé, les images plus organiques et plus simples.

Voici quelques passages qui m’ont impressionné :


Je m’efforçais de me tenir à égale distance du régionalisme et de l’universalisme abstrait, deux pôles de désincarnation, deux malédictions qui ont pesé constamment sur notre littérature. Y ai-je réussi ? c’est une autre affaire, j’indique une démarche. J’essayais de rejoindre le concret, le quotidien, un langage repossédé et en même temps l’universel. Je reliais la notion d’universel à celle d’identité.

Gaston Miron, Un long chemin


Aujourd’hui, je sais que toute poésie ne peut être que nationale quand elle convient, bien entendu, à l’existence littéraire. Le plus grand poète politique de l’Espagne, c’est Lorca, parce qu’il exprime au plus haut degré le fait d’être espagnol et homme à la fois. La littérature ici, c’est ma conviction, existera collectivement et non plus à l’état individuel, le jour où elle prendra place parmi les littératures nationales, le jour où elle sera québécoise. Elle sera québécoise dans le monde et au monde.
Gaston Miron, Un long chemin


Je dis que la disparition d’un peuple est un crime contre l’humanité, car c’est priver celle-ci d’une manifestation différenciée d’elle-même. Je dis que personne n’a le droit d’entraver la libération d’un peuple qui a pris conscience de lui-même et de son historicité.
Gaston Miron, NOTES SUR LE NONPOÈME ET LE POÈME

   l’amnésie de naissance
Où en suis-je en CECI ? Qu’estce qui se passe en CECI ? Par exemple je suis au carrefour Sainte- Catherine et Papineau, le calendrier marque 1964, c’est un printemps, c’est mai. CECI, figé, avec un murmure de nostalgie, se passe tout aussi bien en 1930 qu’en 1956. Je suis jeune et je suis vieux tout à la fois. Où que je sois, où que je déambule, j’ai le vertige comme un fil à plomb. Je n’ai pas l’air étrange, je suis étranger. Depuis la palpitation la plus basse de ma vie, je sens monter en moi les marées végétales et solaires d’un printemps, celui-ci ou un autre, car tout se perd à perte de sens et de conscience. Tout est sans contours, je deviens myope de moi-même, je deviens ma vie intérieure exclusivement. J’ai la connaissance infime et séculaire de n’appartenir à rien. Je suis suspendu dans le coup de foudre permanent d’un arrêt de mon temps historique, c’est-à-dire d’un temps fait et vécu entre les hommes, qui m’échappe ; je ne ressens plus qu’un temps biologique, dans ma pensée et dans mes veines. Les autres, je les perçois comme un agrégat. Et c’est ainsi depuis des générations que je me désintègre en ombelles soufflées dans la vacuité de mon esprit, tandis qu’un soleil blanc de neige vient tournoyer dans mes yeux de blanche nuit. C’est précisément et singulièrement ici que naît le malaise, qu’affleure le sentiment d’avoir perdu la mémoire. Univers cotonneux. Les mots, méconnaissables, qui flottent à la dérive. Soudain je veux crier. Parfois je veux prendre à la gorge le premier venu pour lui faire avouer qui je suis. Délivrez-moi du crépuscule de ma tête. De la lumière noire, la lumière vacuum. Du monde lisse. Je suis malade d’un cauchemar héréditaire. Je ne me reconnais pas de passé récent. Mon nom est « Amnésique Miron ». 

Le monde est noir puis le monde
est blanc
le monde est blanc puis le
monde est noir
entre deux chaises deux portes
ou chien et loup
un mal de roc diffus rôdant dans
la carcasse
le monde est froid puis le monde
est chaud
le monde est chaud puis le
monde est froid
mémoire sans tain
des années tout seul dans sa tête
homme flou, coeur chavirant,
raison mouvante
comment faire qu’à côté de soi
un homme
porte en son regard le bonheur
physique de sa terre
et dans sa mémoire le
firmament de ses signes
beaucoup n’ont pas su, sont
morts de vacuité
mais ceux-là qui ont vu je vois
par leurs yeux

Gaston Miron, NOTES SUR LE NONPOÈME ET LE POÈME

la dénonciation
Je sais qu’en CECI ma poésie est occultée en moi et dans les miens Je souffre dans ma fonction, poésie Je souffre dans mon matériau, poésie CECI est un processus de décréation CECI est un processus de déréalisation Je dis que pour CECI il n’est pas possible que je sois tout un chacun coupable. Il y a des complicités inavouées. Il n’est pas possible que tout le monde ait raison en même temps. Il y a des coupables précis. Nous ne sommes pas tous coupables de tant de souffrance sourde et minérale dans tous les yeux affairés, la même, grégaire. Nous ne sommes pas tous coupables d’une surdité aussi générale derrière les tympans, la même, grégaire. D’une honte et d’un mépris aussi généralement intériorisés dans le conditionnement, les mêmes, grégaires. Il y a des coupables. Connus et inconnus. En dehors, en dedans. Longtemps je n’ai su mon nom, et qui j’étais, que de l’extérieur. Mon nom est « Pea Soup ». Mon nom est « Pepsi ». Mon nom est « Marmelade ». Mon nom est « Frog ». Mon nom est « dam Canuck ». Mon nom est « speak white ». Mon nom est « dish washer ». Mon nom est « floor sweeper ». Mon nom est « bastard ». Mon nom est « cheap ». Mon nom est « sheep ». Mon nom… Mon nom…

En CECI le poème n’est pas
normal
L’humiliation de ma poésie est
ici
une humiliation ethnique
Pour que tous me voient
dans ma transparence la plus
historique
j’assume, devers le mépris,
ce comment de mon poème
où il s’oppose à CECI, le nonpoème.

La mutilation présente de ma poésie, c’est ma réduction présente à l’explication. En CECI, je suis un poète empêché, ma poésie est latente, car vivant CECI j’échappe au processus historique de la poésie. Dites cela en prose, svp ! You bet !

mais cette brunante dans la pensée
même quand je pense c’est ainsi
par contiguïté, par conglomérat
par mottons de mots
en émergence du peuple
car je suis perdu en lui et avec lui
seul lui dans sa reprise
peut rendre ma parole
intelligible
et légitime


Gaston Miron, NOTES SUR LE NONPOÈME ET LE POÈME


Comment dire ce qui ne peut se confier ? Je n’ai que mon cri existentiel pour m’assumer solidaire de l’expérience d’une situation d’infériorisation collective. Comment dire l’aliénation, cette situation incommunicable ? Comment être moi-même si j’ai le sentiment d’être étranger dans mon objectivité, si celle-ci m’apparaît comme opaque et hostile, et si je n’existe qu’en ma subjectivité ? Il appartient au poème de prendre conscience de cette aliénation, de reconnaître l’homme carence de cette situation. Seul celui-là qui se perçoit comme tel, comme cet homme, peut dire la situation. L’oeuvre du poème, dans ce moment de récupération consciente, est de s’affirmer solidaire dans l’identité. L’affirmation de soi, dans la lutte du poème, est la réponse à la situation qui dissocie, qui sépare le dehors et le dedans. Le poème refait l’homme. 

Gaston Miron, NOTES SUR LE NONPOÈME ET LE POÈME

mardi 5 septembre 2017

Réjean Ducharme - L'avalée des avalés

Un roman énorme. Je vais essayer de le commenter en cinq phrases.

Un roman sur l'enfance, sur la révolte enfantine contre le monde tout aussi injuste que tiède des adultes.

Un roman où l'on hésite entre la sympathie et l'horreur à l'endroit de l'héroïne Bérénice.

Un roman où chaque phrase est un défi - le soliloque de Bérénice frôle (et parfois embrasse carrément) le délire du dément, en mettant le lecteur à bout de nerfs.

Langue luxuriante, surprenante et provocatrice à l'instar de celle des enfants, qui aiment jouer avec des mots entendus mais pas forcément compris.

Un roman parfois fastidieux à lire, tant il manque de rythme, d'intrigue.

Je recommande ardemment, d'autant plus que le roman est, je trouve, emblématique et symptomatique de la littérature québécoise autour des grands chamboulements de la Révolution tranquille - on trouve le même phrasé problématique, déstabilisé, décentré et constamment remis en question aussi chez Hubert Aquin ou bien chez Anne Hébert, ou encore dans la poésie de Gaston Miron.

Le hasard ne semble pas tout à fait hasardeux, ironie du sort : quelques jours après que j'ai fini la lecture du roman, Réjean Ducharme est mort (je viens de l'apprendre). Dieu ait son âme !

mardi 4 juillet 2017

Gustave Flaubert - Salammbô

Alfons Mucha (1896), Salammbô

Salammbô de Gustave Flaubert

J'ai trouvé le roman carrément difficile à lire. Un langage ardu, austère, avec des phrases dont l'enchaînement est souvent peu évident, où l'on se demande souvent à quel objet exactement tel ou tel pronom personnel se rapporte... En fait, j'ai l'impression que Flaubert imite le style d'un auteur antique comme Tite-Live (qui fut, autant que je sache, l'un des rares auteurs à parler de Carthage, et il me semble donc tout à fait possible que Flaubert s'en soit inspiré). On y observe décidément le décousu des auteurs antiques, ainsi que leur goût des énumérations, du répertoire, animé d'un esprit documentaliste, balzacien. La violence des scènes lance un véritable défi à Games of Thrones.
En fait, le roman est enrichissant pour approfondir sa connaissance du style de Flaubert, mais à part ça, il m'a laissé perplexe. On pourrait par ailleurs, quelque surprenant que cela puisse paraître, dresser un parallèle entre Salambo et Mme Bovary : toutes les deux sont en quelque sorte victimes de leur passion, de leur fourvoiement sensuel, de leur inadéquation à leur temps.
Lire le roman en français est un vrai défi pour un francophone non-natif, puisque l'expression est tortueuse, fuyante, d'une imagerie non intuitive pour le lecteur contemporain. J'en avais abandonné la lecture, commencée il y a bien du temps et reprise récemment. Je suis content de moi-même : le défi a été bien relevé. Je recommande le livre aux explorateurs curieux et ambitieux du patrimoine littéraire français.

Passage à retenir (la partie concernant le discours est très intéressante) :

"Mais le Suffète revenait toujours à Mâtho, sous prétexte de renseignements militaires. Il ne comprenait rien à l'emploi des heures qu'elle avait passées dans la tente. En effet, Salammbô ne parlait pas de Giscon ; car, les mots ayant par eux−mêmes un pouvoir effectif, les malédictions que l'on rapportait à quelqu'un pouvaient se tourner contre lui ; et elle taisait son envie d'assassinat, de peur d'être blâmée de n'y avoir point cédé. Elle disait que le schalischim paraissait furieux, qu'il avait crié beaucoup, puis qu'il s'était endormi. Salammbô n'en racontait pas davantage, par honte peut−être, ou bien par un excès de candeur faisant qu'elle n'attachait guère d'importance aux baisers du soldat. Tout cela, du reste, flottait dans sa tête, mélancolique et brumeux comme le souvenir d'un rêve accablant ; et elle n'aurait su de quelle manière, par quels discours l'exprimer."

In Koli Jean Bofane - Congo Inc. Le testament de Bismarck

Congo Inc Le testament de BismarckCongo Inc Le testament de Bismarck by In Koli Jean Bofane
My rating: 3 of 5 stars

Après une ouverture emballante, la suite du roman m’a un peu déçu. Les personnages, l’intrigue, le sujet et surtout les réalités représentées sont certes intéressantes, présentent des originalités. La langue et le ton sont aussi à remarquer. Le français est recherché et travaillé, avec un soin du détail qui paraît propre à l’auteur, mais aussi une cadence que l’on serait tenté de croire impreignée d'une sensibilité congolaise. La richesse de vocabulaire est impressionnante (et susceptible de décourager les lecteurs étrangers moins expérimentés, p. ex. les apprenants de français). J’ai aussi apprécié les descriptions du jeu vidéo, des opérations informatiques, des réalités de la mondialisation… autant de domaines lexicaux que l’on est peu accoutumé à découvrir dans une œuvre de fiction. Un humour à la Dany Laferrière perce ça et là et inscrit le texte dans le sillage d’une littérature migrante, post-postcoloniale.
Et pourtant, je trouve que le manque de profondeur psychologique des personnages, leur schématisme alourdit la narration, rend le texte peu vraisemblable et l’apparente à l’anecdote, au trait d’esprit. J’ai du mal à appréhender ce texte comme un roman. Pour tout dire, je me suis ennuyé pendant la plupart du temps et j’ai failli abandonner la lecture.
J’apprécie la fin plutôt désabusée, modeste, point pompeuse du roman (cf. « Epilogue »). Sans emphase superflue, d’une sécheresse de ton apaisante, l’auteur semble rappeler le propos de son livre – informer, montrer, sensibiliser, bref parler du monde aujourd’hui, peu importe la modalité exacte du discours. C’est du moins la façon dont j’ai ressenti cette clôture de l’ensemble romanesque.
Donc, somme toute, je ne regrette point d’avoir lu ce livre et je redemanderais du In Koli Jean Bofane.

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Régine Robin - La Québécoite



C’est un livre emblématique, un livre phare des écritures migrantes au Québec. On peut le considérer comme un manifeste de ce soi-disant courant littéraire. En effet, Régine Robin jette les bases d’un style, d’une technique d’écriture qui se fasse l’expression de la « parole migrante » dans ce qu’elle a de déboussolé, de mouvementé, de « baroque ». Ce n’est pas tant une LITTERATURE migrante, mais bien une ECRITURE migrante. 
Pourquoi manifeste ? Parce que le roman non seulement raconte, mais aussi commente sa propre genèse. Il est à la fois la parole migrante et l'instance qui théorise sur cette parole, ce qui constitue le caractère récursif, réfléchi et finalement damné (sans issue) de la prise de parole migrante.
Voici quelques passages éclairants à ce propos :

p. 192-193 :



p. 203
Le discours auctorial va jusqu'à concevoir sa propre réception  (pp. 204-205) :



Le livre a fait couler beaucoup d’encre dans les milieux académiques et critiques et a inspiré tout un discours du pluralisme littéraire et du nomadisme culturel qui s’est un peu éteint avec la fin du 20ème siècle, mais qui risque de ressusciter (et à raison), d’autant plus que la question de la diversité connaît un regain d’intérêt.
A en croire Robin, dans la postface à cette nouvelle édition du récit :

(p. 207)
Ceci dit, comme c’est le cas d’ailleurs de bien des manifestes, le roman reste sans successeurs véritables, cette écriture ne trace pas un sillon dans la littérature québécoise, puisque les autres écrivains que l’on qualifie de migrants adoptent souvent un style d’écriture plus traditionnel. Chez eux, la migration se présente davantage au niveau des thèmes ou de l’imaginaire et moins au niveau de la « forme ».

Mon avis personnel est que le projet de l’auteure est fort intéressant et prometteur et je regrette qu’il n’ait pas engendré sa propre succession. En même temps, le texte est, il faut bien le dire, difficile à lire, passablement fastidieux à des moments. J’ai failli abandonner le livre à plusieurs reprises en me disant que c’était le bouquin le plus ennuyeux que j’aie jamais lu. Il faut reconnaître aussi que je le lisais par petits morceaux, dans des bus et des tramways, avant de m’endormir, en sirotant mon café, etc. et que ce n’est pas le genre d’ouvrage à accompagner ce type de moments. La Québécoite a besoin d’accaparer son lecteur pour lui parler. Il faut s’imbiber de la dérive migrante, y plonger, s’en aller à vau-l’eau avec la narratrice, laisser sa « mémoire sombrer avec armes et bagages » pour sentir le vertige à la fois effrayant et enrichissant de la parole robinienne. Bref, en tant que l’amorce d’un projet qui se voulait de longue haleine, certes imparfait mais plein d’avenir, La Québécoite mérite pleinement son statut d’œuvre importante. J’ai acheté aussi L’immense fatigue des pierres que je suis impatient de lire.

John Kennedy Toole - The Neon Bible

The Neon BibleThe Neon Bible by John Kennedy Toole
My rating: 4 of 5 stars

Rather dark, but powerful and sensitive. Read in Bulgarian, in the "Съвременник" magazine. A good old-fashioned translation which made me think of my childhood reader's experience (with novels like 'Tom Sawyer', 'The Loneliness of the Ling-Distance Runner', etc.) Definitely a good book! Of course, made me also think of one of my favorite albums of Arcade Fire :)

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Dany Laferrière - Le goût des jeunes filles

Dany Laferrière. Le goût des jeunes filles (version remaniée par l’auteur) (VLB éditeur, 2004)
Photo reprise du site caribbeanstyle.me

Le titre du roman fait écho à A l’ombre des jeunes filles en fleurs de Proust. Tout comme le narrateur proustien, Vieux Os finit par s’infiltrer parmi les jeunes filles qu’il a pris l’habitude d’espionner langoureusement. Le personnage pubère, vivant avec sa mère et ses tantes (dont l’une est prénommée Gilberte, comme Mlle Swann), est fasciné par la vivacité et la beauté de ses voisines, toutes des adolescentes qu’on pourrait dire de petite vertu.  Laferrière, tout comme Proust, pratique ici une pensée fleuve : il se laisse dériver. Il va encore plus loin dans cette direction dans ses romans qui ne font pas partie du cycle américain, p. ex. L’art presque perdu de ne rien faire.
Ce quatrième roman du cycle fait lui aussi état de l’importance du détail, de la puissance parfois sournoise et souterraine des petits bidules susceptibles de chavirer le bateau. Ce niveau microscopique des choses relève le plus souvent du charnel, du sensuel. Une opposition chère à l’auteur est en effet celle entre la raison qui se croit aux commandes de tout (et ce pour des motifs crapuleux, par exemple la domination sur les autres races ou bien le maintien des limites d’une coterie économique) et le désir, qui ne reconnaît que ses propres vérités. Toute la confrontation du Noir et de la Blanche repose sur cette dichotomie. En cela, Laferrière se montre assez freudien (on se souvient des lectures de Bouba Comment faire l’amour….) et peut-être vodouisant (mais ce n’est qu’une hypothèse ludique car je ne suis point versé dans le sujet ; cependant, le narrateur lui-même suggère un tel rapprochement à la p. 222). En fait, cette opposition n’a rien d’exotique pour un cartésien mais s’apparente, me semble-t-il, à une dichotomie bien française, héritée du classicisme – celle entre le sentiment et la raison qui se doivent de converger, bienséance oblige. C’est bien le cas des personnages populaires laferriens, mais très rarement des bourgeois qui ont grandi dans la dénégation de leurs instincts, de leurs impulsions, de leur nature humaine et souvent animale. Derrière cette opposition socio-économique, on entrevoit la ségrégation raciale, puisque Marie Michèle, dans son entrevue pour le magazine Vibe qui clôture le roman, insiste sur le fait que les mulâtres sont, dans la plupart des cas, un groupe jouissant d’une situation sociale favorable. L’idéal classique, où le sentiment et la raison vivent en parfaite harmonie, se retrouve incarné par le Noir, tandis que le Blanc se voit reléguer dans le rôle du bourgeois complexé qui n’a pas le courage de se voir et de s’assumer. Ici je pense aussi à la confrontation de Magloire Saint-Aude (en tant que poète issu du peuple, un « poète indigène », p. 205) et de Léon Laleau (pp. 181-185).
Par ailleurs, Marie Michèle s’exprime dans un français très classique. Son phrasé très achevé, très bien échafaudé apparente son discours à la tradition littéraire française. Ce n’est pas par hasard si Choderlos de Laclos est son auteur de chevet. Celui-ci suggère aussi une autre proximité de l’univers de Marie-Michèle avec Les liaisons dangereuses : c’est la haute société, hypocrite et perfide dont elle tente de s’écarter. Celle-ci est un phénomène universel et elle est partout semblable. Cependant, même si elle dédaigne l’univers des  « cocktails d’ambassade » avec leur stérilité, leur immoralité et leur clinquant autosuffisant,  elle applique involontairement ses préceptes moraux, par exemple en manipulant Steph, en imaginant une manigance contre son amant, le professeur de latin, etc. Bref, Marie Michèle incarne la figure du jeune bourgeois rebelle, l’enfant prodige des bonnes familles, qui, avant même que ses frasques soient terminées, rejoint confortablement son milieu cossu.
Le couple du prédateur et de la proie revient souvent dans les romans laferriens. Ici, à la différence, par exemple, de Comment faire l’amour… ou de Vers le Sud, ce sont les femmes qui sont les carnivores partis à la chasse (voir par exemples les scènes XXII et XXIII). Or leur but n’est ni de se venger, ni même de gagner de l’argent mais simplement de s’amuser. Si, dans Comment faire l’amour…, le sexe pour le sexe était une arme au service de la vendetta raciale, ici il exprime et revendique leur nature hédoniste, sensuelle.
Un autre motif que l’on connaît aussi de Je suis un écrivain japonais est en effet ce voyeurisme mêlé de désir et d’admiration que le narrateur éprouve pour la petite bande féminine hors du commun. Dans Je suis un écrivain japonais, il s’agissait de Midori et de sa suite. Ici, c’est Miki – un être tout aussi envoûtant de par sa distinction naturelle. Si Midori est inaccessible et quelque peu hautaine, Miki affiche une face bien amicale et complaisante. L’entourage de ces femmes vedettes dans son milieu ne peut que ressentir plus fortement sa médiocrité, son insuffisance au contact de leur idole : « Nous ne sommes que des astres morts tournant autour du soleil Miki » (p. 62).
Dans le chapitre 18, Marie-Michèle offre une analyse sociale perspicace de la société haïtienne en démontrant la façon dont la fortune des possédants leur ouvre toutes les portes, indépendamment de toute idéologie, même dans les pires dictatures comme celle de Duvalier père.
Le roman offre aussi un touchant portrait familial (scène XXXI) qui jure avec l’univers sanguinaire tout autour (y compris chez les filles).
Le roman contient aussi des digressions philosophiques, comme par exemple les réflexions de tante Raymonde au sujet de la politique. Une philosophie terre-à-terre qui dédaigne les discours et les idéologies pour se concentrer sur la vie immédiate, la seule dont on peut être sûr.
La p. 327, à la toute fin du roman, nous offre une synthèse de l’époque que Laferrière se propose de décrire : les années 60 en Haïti, qui n’arrivent que dans les années 1970, avec un retard dû à la situation particulière dans le pays.
L’univers de Miki est compagnie n’est pas uniquement vivace et joyeux. Au fil des pages, la sensation qui se dégage de ces conversations interminables et envenimées pour un oui ou pour un non, les aventures plutôt pénibles de Pasqualine (cf. ses rapports avec Frank) peuvent donner le vertige à force de répétitivité, de cyclicité. C’est un monde stagnant, celui des filles. La cyclicité confère une sonorité sisyphéenne au trajectoire des jeunes femmes et des Haïtiens en général. Sisyphe et Don Juan camuséens, les personnages populaires du roman sont des hédonistes tragiques. A la page 256, le journal de Marie-Michèle évoque les deux vitesses du monde moderne ; la mondialisation serait ainsi l’apanage des riches, des « Davos Man », pour nous servir du terme de Samuel Hunnington, tandis que les laissés-pour-compte perpétuent un mode de vie ancestral, mais dans un monde ancestral dénaturé, en ruines, teinté d’inquiétante étrangeté. Bien sûr, l’œil ingénu de Marie-Michèle ne capte que le côté romantique, traditionnel (et au fond exotique) du paysage décrit.
A la p. 237, Vieux Os, cloîtré chez les filles dans l’espoir d’échapper aux « marsouins » (les tontons macoute), compare son cantonnement à la mort : « C’est donc ça la mort ». Il est à la fois là et absent, il voit ce que ses proches font sans pouvoir les interpeller, il baigne dans le mutisme et la solitude. Ce curieux changement de perspective, cette amplification de la situation n’est pas le seul procédé migrant (déjà au sens métaphorique du terme) dans le roman.

Un autre procédé que Laferrière semble affectionner et l’auto-interview. En plus de livres comme Je suis fatigué et J’écris comme je vis, on se souviendra de la fin de Comment faire l’amour…, où Vieux se fait interviewer au sujet de son roman (et donc du roman que l’on tient entre les mains). La réception est intégrée au livre, ce qui permet à l’auteur d’exprimer ses positions métalittéraires, de théoriser en esthéticien et d’inscrire son artefact dans un débat de société plus large. On retrouve la même astuce ici. C’est Marie-Michèle (mais qui écrit le journal de Marie-Michèle ?) qui donne une entrevue pour Vibe. Ce changement de rôles, ce travestissement, en outre de témoigner de la virtuosité de Laferrière (qui ici se fait l’émule de Laclos), est un geste migrant (au sens d’écritures migrantes), dans la mesure où il faut bouger les limites, les représentations, les attentes du lecteur. On finit par oublier qui écrit au juste. Est-ce le petit garçon, la jeune fille ou l’écrivain Laferrière, en tant que narrateur omniscient ?